Humain, trop humain – Nieztsche (1878)

Mots choisis – sélection d’aphorismes

  1. « Pendant un certain temps, j’ai examiné les différentes occupations auxquelles les hommes s’adonnent dans ce monde, et j’ai essayé de choisir la meilleure. Mais il est inutile de raconter ici quelles sont les pensées qui me vinrent alors : qu’il me suffise de dire que, pour ma part, rien ne me parut meilleur que l’accomplissement rigoureux de mon dessein, à savoir : employer tout le temps de ma vie à développer ma raison et à rechercher les traces de la vérité ainsi que je me l’étais proposé. Car les fruits que j’ai déjà goûtés dans cette voie étaient tels qu’à mon jugement, dans cette vie, rien ne peut être trouvé de plus agréable et de plus innocent ; depuis que je me suis aidé de cette sorte de méditation, chaque jour me fit découvrir quelque chose de nouveau qui avait quelque importance et n’était point généralement connu. C’est alors que mon âme devint si pleine de joie que nulle autre chose ne pouvait lui importer. »Traduit du latin de Descartes
  2. L’étalon du quotidien
    On se trompera rarement si l’on ramène les actions extrêmes à la vanité, les médiocres à l’habitude et les mesquines à la peur.
  3. La peau de l’âme
    De même que les os, les muscles, les viscères et les vaisseaux sanguins sont entourés d’une peau qui rend la vue de l’homme supportable, les émotions et les passions de l’âme sont de même enrobées dans la vanité : c’est la peau de l’âme.
  4. La voix de l’histoire
    En général, l’histoire semble nous enseigner ce qui suit sur la production du génie : maltraitez et tourmentez les hommes (crie-t-elle aux passions, Envie, Haine et Jalousie), poussez-les à bout, l’un contre l’autre, mais pendant des siècles, et alors, enflammée comme par une étincelle lointaine de la terrible énergie ainsi libérée, jaillira peut-être soudain la lumière du génie ; alors, la volonté, emballée comme un cheval par l’éperon du cavalier, s’emportera et bondira dans un autre domaine. — Qui arriverait à se faire une idée claire de la genèse du génie et voudrait mettre en pratique le procédé dont on sert d’ordinaire la nature devrait être aussi méchant et brutal qu’elle l’est. — Mais peut-être avons-nous mal entendu.
  5. Impression champêtre
    Quand on n’a pas de lignes nettes et paisibles à l’horizon de sa vie, comme en ont montagnes et forêts, la volonté de l’homme se fait inquiète au plus profond d’elle-même, distraite et avide comme une âme de citadin : il n’a ni ne donne le bonheur.
  6. Les cyclopes de la civilisation
    À voir ces bassins ravinés où les glaciers ont fait leur lit, on ne croit guère possible qu’un temps vienne où s’étire à la même place une vallée sylvestre et agreste parcourue de ruisseaux. Il en va de même de l’histoire de l’humanité ; ce sont les forces les plus sauvages qui ouvrent la voie, destructrices d’abord, mais leur activité n’en était pas moins nécessaire afin qu’une douceur de civilisation puisse plus tard monter ici sa maison. Ces énergies effrayantes — cela même que l’on appelle le mal — sont les architectes et les pionniers cyclopéens de l’humanité.
  7. Extension de l’intéressant
    Au fur et à mesure que sa culture s’élève, tout devient intéressant pour l’homme, il sait trouver rapidement la côté instructif d’une chose et discerner le point où elle peut combler une lacune de sa pensée, confirmer une de ses idées. L’ennui disparaît ainsi un peu plus chaque jour, mais en même temps la sensibilité excessive de l’âme. L’homme finit par passer au milieu de ses semblables comme un naturaliste parmi les plantes et par se prendre lui-même pour un phénomène à observer, qui n’excite fortement que son instinct de connaissance.
  8. La statue de l’humanité
    Le génie de la civilisation procède comme Cellini fondant sa statue de Persée : la matière en fusion menaçait de n’être pas suffisante, mais il fallait qu’elle le fût ; il y jeta donc plats et assiettes et tout ce qui lui tombait d’autre sous la main. Et notre génie jette de même à la fonte erreurs, vices, espoirs, illusions et autres choses de métal plus ou moins vil ou précieux, car il faut absolument que la statue de l’humanité sorte achevée du moule ; qu’importe la manière médiocre qu’on aura employée çà et là ?
  9. Censor vitæ
    L’alternance d’amour et de haine caractérise pendant longtemps les dispositions intérieures de l’homme qui veut arriver à la liberté dans son jugement sur la vie ; il n’oublie rien et porte tout au compte des choses, le bien et le mal. À la fin, ses expériences ayant entièrement écrit le tableau de son âme, il aura cessé de mépriser et haïr l’existence, sans l’aimer non plus, pour se tenir au-dessus, avec un regard tantôt de joie, tantôt de tristesse, et des sentiments, comme la nature, accordés tantôt à l’été et tantôt à l’automne.
  10. Moyen d’abêtissement
    À lutter contre la bêtise, les plus justes et les plus doux des hommes finissent par devenir brutaux. Ils sont peut-être ainsi sur la bonne voie, pour ce qui est de se défendre ; car au front stupide, l’argument qui revient de plein droit est le poing brandi. Mais comme leur caractère, on l’a vu, est doux et juste, ce moyen de légitime défense leur fait plus de mal qu’ils n’en infligent.
  11. Les deux espèces d’égalité
    Le besoin d’égalité peut se manifester en ce que l’on cherche soit à rabaisser tous les autres à son niveau (en les dépréciant, les ignorant, leur tendant des pièges), soit à s’élever en même temps qu’eux (en leur rendant justice, les aidant, se réjouissant des réussites d’autrui).
  12. Des amis
    Une bonne fois, considère donc à part toi combien sont divers les sentiments, partagées les opinions, même entre les relations les plus proches ; combien des opinions même pareilles se trouvent avoir, dans la tête de tes amis, une orientation ou une force tout autres que dans la tienne ; combien il se présente de si différentes occasions de malentendu, de séparation dans une fuite hostile. Après quoi tu te diras : que le sol est incertain sur lequel reposent toutes nos liaisons et amitiés, que les froides averses sont proches ou les intempéries, que tout homme est solitaire ! Quiconque se rend bien compte de cela, et plus encore que toutes les opinions, que leur genre et leur force sont, chez ses semblables, tout aussi nécessaires et irresponsables que leurs actes, qui arrive à savoir discerner cette nécessité intérieure des opinions dans l’irréductible enchevêtrement du caractère, des occupations, du talent, du milieu — celui-là s’affranchira peut-être de cette amertume, de cette âpreté de sentiment avec laquelle le sage fameux s’écriait : « Amis, il n’y a point d’amis ! » Voici plutôt ce qu’il s’avouera : oui, il y a des amis, mais c’est l’erreur, c’est l’illusion sur ta personne qui te les a amenés ; et il aura fallu qu’ils apprennent à garder le silence pour rester tes amis ; car ce qui assied presque toujours pareilles relations humaines, c’est qu’il y a un certain nombre de choses que l’on ne dit, que l’on n’effleure même jamais ; mais ces cailloux se mettent-ils à rouler, l’amitié s’en va derrière eux et se brise. Existe-t-il des hommes capables de n’être pas blessés à mort s’ils venaient à découvrir ce que leurs amis les plus intimes savent d’eux tout au fond ? — C’est en apprenant à nous connaître nous-mêmes, à considérer notre propre être comme une sphère instable d’opinions et d’humeurs, et ainsi à le mépriser quelque peu, que nous rétablirons l’équilibre avec les autres. Nous avons, c’est vrai, de bonnes raisons de faire peu de cas de chacun de ceux que nous connaissons, quand ce serait le plus grand ; mais de tout aussi bonnes de retourner ce sentiment contre nous-mêmes. — Et ainsi, supportons-nous les uns les autres, puisque aussi bien nous nous supportons nous-mêmes ; peut-être alors l’heure de joie viendra-t-elle un jour elle aussi où chacun dira :
    « Amis, il n’y a point d’amis ! » s’écriait le sage mourant ;
    « Ennemis, il n’y a point d’ennemis » » s’écrie le fou vivant que je suis.
  13. Legs maternel
    Tout homme porte en soi une image de la femme qui lui vient de sa mère : c’est elle qui le détermine à respecter les femmes en général ou bien à les mépriser ou bien à ne sentir pour toutes qu’indifférence.
  14. Un élément de l’amour
    Dans toute espèce d’amour féminin transparaît aussi quelque chose de l’amour maternel.
  15. Trop près
    À vivre trop près de quelqu’un, il en va comme d’une bonne gravure que nous prendrions et reprendrions sans cesse avec les doigts nus ; un beau jour, nous n’avons plus entre les mains qu’un chiffon de papier maculé. L’âme humaine, à force de contacts perpétuels, finit aussi par être usée ; du moins finit-elle pas le paraître, — nous n’en retrouvons jamais le dessin et la beauté originaux. — On perd toujours à un commerce trop familier avec les femmes et ses amis ; et c’est parfois la perle de sa vie que l’on y perd.
  16. Résurrection de l’esprit
    C’est quand il est tombé politiquement malade qu’en général un peuple reprend vie spontanément et retrouve son esprit, qu’il perdait petit à petit dans la recherche et le maintien de la puissance. La civilisation doit ses valeurs les plus hautes à ses périodes de faiblesse politique.
  17. Illusion des idéalistes
    Tous les idéalistes s’imaginent que les causes qu’ils servent sont essentiellement meilleures que toutes les autres causes du monde, et ne veulent pas croire que la leur a besoin, pour prendre tant soit peu, de ce même fumier malodorant nécessaire à toutes les autres entreprises humaines.
  18. La fin et les moyens
    Beaucoup sont des obstinés pour ce qui est la voie qu’ils ont prise, bien peu le sont quant au but.
  19. Noble sans le vouloir
    L’homme se conduit noblement sans le vouloir quand il s’est habitué à ne rien exiger des autres et à leur donner toujours.
  20. Privilège de la grandeur
    C’est le privilège de la grandeur que de rendre heureux en donnant peu.
  21. Vue fondamentale
    Il n’y a pas d’harmonie préétablie entre l’avancement de la vérité et le bien de l’humanité.
  22. Valeur du métier
    Un métier laisse la tête vide ; c’est là sa grande bénédiction. Car c’est un rempart derrière lequel on peut légitimement se retrancher quand vous assaillent doutes et soucis de l’espèce commune.
  23. Attaque ou pénétration
    Nous commettons souvent la faute d’attaquer vivement une tendance, un parti, une époque, parce que le hasard ne nous aura donné à voir que leur côté extériorisé, leur étiolement ou les « vices de leurs vertus », dont ils sont nécessairement affectés, et auxquels, peut-être, nous aurons pris nous-mêmes une part éminente. Alors nous leur tournons le dos et cherchons une tendance contraire ; mieux vaudrait se mettre en quête des bons côtés positifs, ou développer soi-même ceux que l’on a. Il est vrai  qu’il faut un regard plus puissant et une volonté meilleure pour aider à la genèse de quelque chose encore imparfaite que pour en pénétrer et renier l’imperfection.
  24. Étranger au présent
    Il y a de grands avantages à se faire une bonne fois et dans une large mesure étranger à son temps, à se laisser pour ainsi dire enlever à son rivage et flotter sur l’océan des conceptions passées du monde. De là, reportant ses regards vers la côte, on en embrassera, pour la première fois sans doute, la configuration d’ensemble, et on aura, au moment de s’en rapprocher, l’avantage de la comprendre mieux en totalité que ceux qui ne l’ont jamais quittée.
  25. Gâté
    La clarté des idées peut arriver à vous gâter aussi ; qu’il est écœurant alors, le commerce avec ces êtres vagues, vaporeux, tout en aspirations et en pressentiments ! Quel effet risible, mais du tout plaisant, produit leur papillonnement sempiternel, leur quête toujours avide, eux qui sont absolument incapables d’envols et de prises !
  26. Amour et dualité
    Qu’est-ce qu’aimer, sinon comprendre et se réjouir qu’un autre être vive, agisse et sente d’une autre manière que nous, d’une manière opposée, même ? Afin que l’amour puisse unir les contraires dans la joie, il ne faut pas qu’il les supprime, les nie. — Même l’amour de soi a pour condition première la dualité (ou la multiplicité) irréductible dans une seule et même personne.
  27. Pour servir d’excuse à plus d’une faute
    Le désir incessant de créer et le regard sans cesse à l’affût du dehors empêchent l’artiste de rendre sa propre personne meilleure et plus belle, c’est-à-dire de se créer lui-même ; à moins que son ambition ne soit assez grande pour le forcer à se montrer toujours, même dans la fréquentation d’autrui, à la hauteur qu’exigent la beauté et la noblesse croissantes de ses œuvres. Dans tous les cas, il n’a qu’une quantité déterminée d’énergie ; ce qu’il en applique à lui-même, comment cela pourrait-il encore profiter à son œuvre ? Et inversement.
  28. Attelage à deux
    La confusion de la pensée et l’exaltation sentimentale sont aussi souvent associées à la volonté brutale de s’imposer par tous les moyens, de faire cas de soi seul, que la bienveillance et la générosité cordiales et secourables le sont au besoin instinctif de clarté et de pureté de la pensée, de modération et de retenue dans le sentiment.
  29. Ce qui unit et ce qui sépare
    N’est-ce pas dans la tête que se trouve ce qui unit les hommes, l’intelligence de l’intérêt et du préjudice communs, et dans le cœur ce qui les sépare, le choix tâtonnant et aveugle dans l’amour et la haine, l’attachement à un seul être aux dépens de tous, et le mépris de l’intérêt général qui en résulte ?
  30. Monologue du voyageur dans la montagne
    Il y a des signes certains que tu as avancé et que tu es arrivé plus haut : la vue est plus libre et plus riche autour de toi que tantôt, le souffle de la brise est sur toi plus frais, mais aussi plus doux (car tu as désappris la folie de confondre douceur et chaleur), ton allure s’est faite plus vive et plus ferme, ton courage a grandi en même temps que ta lucidité : — pour toutes ces raisons, ta route pourra maintenant être plus solitaire et en tout cas sera plus dangereuse que l’ancienne, mais pas autant à coup sûr que le croient ceux qui te regardent, voyageur, du fond de la vallée embrumée marcher sur la montagne.
  31. La bonne amitié
    La bonne amitié prend naissance quand on estime beaucoup l’autre, disons plus que soi-même, quand on l’aime, aussi, mais pas autant que soi, et enfin quand on sait, pour rendre l’échange plus aisé, y ajouter une teinte, un fin duvet d’intimité, tout en s’abstenant avec sagesse de l’intimité réelle et véritable, de la confusion du toi et du moi.
  32. Trouble et profondeur
    Le public confond facilement celui qui pêche en eau trouble avec celui qui puise en eau profonde.
  33. Le moment où il faut s’arrêter
    Quand les masses commencent à se déchaîner et que la raison s’obscurcit, on fera bien, si l’on n’est pas très sûr de la santé de son âme, de s’abriter sous un porche pour observer le temps.
  34. La possession possède
    La possession ne rend l’homme indépendant, plus libre, que jusqu’à un certain niveau ; un degré de plus, et la possession se change en maître, le possesseur en esclave ; il doit lui sacrifier son temps, sa réflexion, et il se sent dorénavant obligé à certaines fréquentations, cloué à un lieu, incorporé à un État, tout cela, peut-être, à l’encontre de son besoin le plus intime et essentiel.
  35. La presse
    Si l’on considère comment tous les grands événements politiques, de nos jours encore, se glissent de façon furtive et voilée sur la scène, comment ils sont recouverts par des épisodes insignifiants à côté desquels ils paraissent mesquins, comment ils ne montrent leurs effets en profondeur et ne font trembler le sol que longtemps après s’être produits, quelle signification peut-on accorder à la presse, telle qu’elle est maintenant, avec ce souffle qu’elle prodigue quotidiennement à crier, à étourdir, à exciter, à effrayer ? Est-elle plus que la fausse alerte permanente qui détourne les oreilles et les sens dans la mauvaise direction ?
  36. Prendre et donner
    Quand on a enlevé la plus petite chose à quelqu’un (ou qu’on l’a anticipée), il est aveugle au fait qu’on lui en ait donné une beaucoup plus grande, et même la plus grande.
  37. Danger qui guette les abstinents
    Il faut se garder de fonder sa vie sur une base d’appétits trop étroite ; car, à s’abstenir des joies que comportent situations, honneurs, corps constitués, voluptés, commodités, arts, un jour peut venir où l’on s’aperçoit qu’au lieu de la sagesse, c’est le dégoût de vivre que l’on s’est donné pour voisin par ce renoncement.
  38. Idéaliste et menteur
    Il ne faut pas se laisser tyranniser par la plus belle faculté qui soit — celle d’élever les choses à l’idéal —, autrement la vérité se sépare un jour de nous sur ces méchantes paroles : « Fieffé menteur que tu es, qu’ai-je à faire de toi ? ».
  39. L’idéal renié
    Il arrive par exception qu’un homme n’arrive au plus haut qu’après avoir renié son idéal ; car cet idéal lui communiquait un élan trop violent, si bien que le souffle venait à lui manquer chaque fois au milieu de sa course et qu’il lui fallait s’arrêter.
  40. Avantage de la privation
    Qui vit constamment dans la chaleur et l’opulence du cœur et comme dans l’air estival de l’âme ne peut pas s’imaginer ce frisson, ce ravissement qui s’empare des natures hivernales quand viennent exceptionnellement les effleurer les rayons de l’amour et le souffle tiède d’une journée ensoleillée de février.
  41. La gloire de tous les grands
    Qu’importe le génie s’il ne communique pas à qui le contemple et le vénère une liberté et une hauteur de sentiment telles qu’il n’ait plus besoin du génie ! — Se rendre superflu, voilà la gloire de tous les grands.
  42. L’infirmité terrestre et sa cause principale
    On rencontre toujours, quand on regarde autour de soi, des gens qui, toute leur vie, ont mangé des œufs sans s’apercevoir que ceux de forme allongée sont les meilleurs au goût, qui ne savent pas qu’un orage agit favorablement sur les intestins, que les parfums sentent plus fort par temps froid et clair, que notre sens du goût est inégal en différents points de la bouche, que tout repas au cours duquel on parle bien ou écoute beaucoup fait du mal à l’estomac. Il se peut que l’on ne soit pas satisfait de ces exemples de manque de sens de l’observation, mais on voudra bien considérer néanmoins que la plupart des gens voient très mal, remarquent très rarement les choses qui les touchent au plus près justement. Et cela est-il indifférent ? — C’est pourtant, que l’on y réfléchisse, de ce défaut que découlent presque toutes les infirmités physiques et morales des individus : ne pas savoir ce qui nous est bénéfique ou nuisible, dans l’organisation de notre existence, la division des journées, le moment et le choix de nos fréquentations, dans le travail et le loisir, le commandement et l’obéissance, le sentiment de la nature et les sensations d’art, la nourriture, le sommeil et la réflexion ; être ignorant dans les petites choses de tous les jours et n’avoir pas de bons yeux, c’est là ce qui fait de la terre, pour tant d’hommes, une « prairie du malheur ». Que l’on ne dise pas que le coupable est ici comme partout la déraison humaine : de raison, au contraire, il y en assez et plus qu’assez, mais on lui fait prendre une fausse direction, on la détourne artificiellement de ces petites choses on ne peut plus proches. Prêtres et professeurs, et ce sublime despotisme des idéalistes de toute sorte, grossiers et raffinés, persuadent déjà à l’enfant que ce qui importe est tout autre chose : le salut de l’âme, le service de l’État, l’avancement de la science, ou bien la considération et la richesse, moyens de rendre service à l’humanité entière, tandis que les besoins de l’individu, ses grands et ses petits tracas tout au long du jour et de ses vingt-quatre heures seraient chose méprisable et indifférente. — Socrate, déjà, se défendait de toutes ses forces contre cette négligence hautaine des choses humaines au profit de l’Homme, et il aimait, citant un mot d’Homère, rappeler l’étendue réelle, la quintessence de tous les soucis et de toutes les pensées : ce n’est rien d’autre, disait-il, « que ce qui m’arrive chez moi de bien et de mal «.
  43. Où a pris naissance la doctrine du libre arbitre
    La nécessité domine l’un sous la forme de ses passions, l’autre lui est soumis dans l’habitude d’écouter et d’obéir, pour le troisième elle est sa conscience logique, pour le quatrième elle prend la figure de son caprice, de son goût pétulant pour tous les écarts. Or, chacun de ces quatre types cherche justement la liberté de son vouloir là où il est le plus solidement enchaîné : c’est comme si le ver à soie cherchait sa liberté tout juste dans le fait de tisser son cocon. D’où vient cela ? Visiblement de ce que chacun se croit le plus libre quand son sentiment de la vie est le plus intense, c’est-à-dire, on l’a vu, tantôt dans la passion, tantôt dans le devoir, tantôt dans la connaissance, tantôt dans l’impulsion capricieuse. L’individu pense automatiquement que ce qui le rend fort et fait qu’il se sent plein de vie est nécessairement aussi l’élément de sa liberté : il associe dépendance et insensibilité, indépendance et sentiment de la vie, en couples nécessaires. — Une expérience que l’homme a faite dans le domaine de la politique et de la société est ici faussement transposée dans le domaine métaphysique le plus abstrait : c’est là que l’homme fort est aussi l’homme libre, là que les sentiments vigoureux de joie et de peine, l’altitude de l’espoir, la hardiesse des désirs, la puissance de la haine, sont l’apanage des dominateurs et des indépendants, tandis que l’homme soumis, l’esclave, mène une vie opprimée et insensible. — La doctrine du libre arbitre est une invention des classes dominantes.
  44. Ne pas sentir ses nouvelles chaînes
    Aussi longtemps que nous ne nous sentons pas dépendre de quoi que ce soit, nous nous estimons indépendants : sophisme qui montre combien l’homme est orgueilleux et despotique. Car il admet ici qu’en toutes circonstances il remarquerait et reconnaîtrait sa dépendance dès qu’il la subirait, son postulat étant qu’il vit habituellement dans l’indépendance et qu’il éprouverait aussitôt une contradiction dans ses sentiments s’il venait exceptionnellement à la perdre. — Mais si c’était l’inverse qui était vrai, savoir qu’il vit constamment dans ne dépendance multiforme, mais s’estime libre quand il cesse de sentir la pression de ses chaînes du fait d’une longue accoutumance ? S’il souffre encore, ce n’est plus que de ses chaînes nouvelles : — le « libre arbitre » ne veut proprement rien …… que de ne pas sentir ses nouvelles chaînes.
  45. Modestie de l’homme
    Qu’il suffit de peu de plaisir à la plupart pour trouver la vie bonne, que l’homme est modeste !
  46. Une sorte de calme et de contemplation
    Prends garde que ton calme et ta contemplation ne ressemblent point à ceux du chien devant un étal de boucher, que la peur empêche d’avancer et le désir de reculer ; et qui ouvre grands les yeux comme si ce fussent des gueules.
  47. Qu’est-ce que l’« obstiné » ?
    La route la plus courte n’est pas la plus droite possible, mais celle où les vents les plus favorables gonflent nos voiles : voilà ce que dit la théorie de la navigation. Ne pas la suivre, c’est être obstiné : la fermeté du caractère est alors gâtée par la bêtise.
  48. En voyage d’agrément
    Ils escaladent la montagne comme des bêtes, stupides et suant ; on avait oublié de leur dire qu’il y a de belles vues en chemin.
  49. Quarantaine de cent ans
    Les institutions démocratiques sont des mesures de quarantaine contre la vieille peste des appétits tyranniques, et comme telles très utiles et très ennuyeuses.
  50. Que la vanité est la grande utilité
    À l’origine, l’individu fort traite non seulement la nature, mais encore la société et les individus plus faibles, en objets d’exploitation forcée : il en tire tout ce qu’il peut et reprend ensuite sa route. Comme il vit dans une grande incertitude, ballotté entre la faim et la surabondance, il tue plus d’animaux qu’il n’en peut consommer, il pille et maltraite les hommes plus qu’il ne serait nécessaire. Les manifestations de sa puissance sont à la fois des revanches qu’il prend sur sa situation toute de peine et d’angoisse ; il veut alors passer pour plus puissant qu’il n’est, et abuse par conséquent des occasions : le surcroît de peur qu’il provoque est son surcroît de puissance. Il s’aperçoit de bonne heure que ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il paraît aux autres, qui le soutient ou l’abat : là est l’origine de la vanité. Le puissant cherche par tous les moyens à augmenter la croyance en sa force.
    Les êtres soumis qui tremblent devant lui et le servent savent en retour que leur valeur est exactement celle à laquelle il les apprécie ; c’est pourquoi ils œuvrent en vue de cette appréciation et non pas en vue de leur propre satisfaction en tant que telle. Nous ne connaissons la vanité que dans ses formes atténuées, dans ses aspects sublimés et à petites doses, parce que nous vivons à un stade tardif et très adouci de la société ; à l’origine, elle est la grande utilité, le plus énergique moyen de conservation. Et la vanité sera d’autant plus grande que l’individu est plus avisé ; car augmenter la croyance en son pouvoir est plus facile qu’augmenter ce pouvoir lui-même, mais seulement pour celui qui a de l’intelligence — ou, comme il faut dire dans des conditions de vie primitives, qui est rusé et dissimulé.
  51. La passion au moyen âge
    Le moyen âge est le temps des plus grandes passions. Ni l’antiquité ni notre époque n’ont cette ampleur de l’âme ; jamais son étendue ne fut plus vaste, ni mesurée à plus grande échelle. La vitalité physique, la sève de forêt primitive des peuples barbares et les yeux trop brillants, trop éveillés, trop exaltés des disciples des mystères chrétiens, les traits les plus enfantins, les plus juvéniles et aussi bien l’excès de maturité, l’extrême lassitude de l’âge, la brutalité de la bête de proie et l’affinement jusqu’à la mièvrerie de l’esprit de la basse antiquité — il n’était pas rare alors que tout cela se trouvât réuni en une seule et même personne ; dans ces conditions, quand quelqu’un était pris de passion, les rapides de l’âme devaient être plus que jamais violents, le tourbillon plus confus, la chute plus profonde. – Nous oserons, nous les modernes, prendre notre parti de la perte que nous avons faite ici.
  52. Les enterrés
    Nous nous retirons dans le secret ; non pas toutefois en raison de quelque chagrin personnel, comme serait notre insatisfaction des conditions politiques et sociales du présent, mais parce que nous voulons, par notre retraite, épargner et accumuler des énergies dont la civilisation aura plus tard absolument besoin un jour, le présent, lui, étant ce qu’il est et remplissant quant à lui sa tâche propre. Nous constituons un capital et cherchons à le mettre en sûreté ; mais, comme aux époques d’extrême danger, en l’enfouissant.
  53. Dans quelle mesure la machine humilie
    La machine est impersonnelle, elle retire, à la pièce travaillée, sa fierté, cette qualité et ces défauts individuels inséparables de tout travail non mécanique, — donc son peu d’humanité. Autrefois, tout achat fait à des artisans était une manière de distinguer des personnes, des marques desquelles on s’entourait ; le mobilier et le vêtement devenaient de la sorte des symboles d’estime réciproque et d’affinité personnelle, tandis que nous ne semblons plus vivre à présent que parmi une société d’esclaves, anonyme et impersonnelle. – On ne doit pas payer trop cher l’allégement du travail.
  54. L’impôt du respect
    Nous payons volontiers aussi cher que nous pouvons, parfois même au-dessus de nos moyens, quelqu’un que nous connaissons, que nous estimons, médecin, artiste ou artisan, qui fait et travaille quelque chose pour nous ; au contraire, nous payons un inconnu aussi bas que faire se peut ; c’est là une lutte dans laquelle chacun combat et force l’autre à combattre pour chaque pouce de terrain. Dans le travail fait pour nous par l’homme que nous connaissons, il y a quelque chose qui n’a pas de prix, c’est l’âme et l’invention qu’il y met parce que c’est nous ; nous ne croyons pas pouvoir exprimer le sentiment que nous en avons par autre chose qu’une sorte de sacrifice consenti. – L’impôt le plus fort est l’impôt du respect. Plus s’étend le règne de la concurrence, plus l’on achète à des inconnus, travaille pour des inconnus, plus aussi diminue cet impôt, alors qu’il est précisément la mesure du niveau auquel se place le commerce moral entre les hommes.
  55. Calculer et mesurer
    Voir beaucoup de choses, en peser la combinaison, en calculer l’opposition, et d’elles toutes tirer une conclusion rapide, une addition assez sûre, voilà ce qui fait le grand politique, ou capitaine, ou marchand : la rapidité, donc, dans une sorte de calcul mental. Voir une seule chose, y trouver son unique motif d’agir, la règle de toute action quelle qu’elle soit, c’est ce qui fait le héros, le fanatique aussi : une aptitude, donc, à tout mesurer à une seule échelle.
  56. « Une seule chose est nécessaire »
    Si l’on est intelligent, la seule chose dont on ait à s’occuper est d’avoir la joie au cœur. – Hélas, ajoutait quelqu’un, si l’on est intelligent, le mieux que l’on puisse faire est d’être sage.
  57. Prophètes du temps
    De même que les nuages nous trahissent là-haut, la direction des vents au-dessus de nous, les esprits les plus légers et les plus libres annoncent par leurs orientations le temps qu’il fera. Le vent de la vallée et les opinions de la place publique d’aujourd’hui ne signifient rien quant à ce qui viendra, mais seulement quant à ce qui fut.
  58. L’or
    Tout ce qui est or ne brille pas. Le propre des métaux les plus nobles est un rayonnement discret.
  59. À midi
    À qui a été dévolu un matin de la vie actif et orageux, son âme est prise au midi de la vie d’un étrange besoin de repos qui peut durer des mois et des années. Le silence se fait autour de lui, les voix s’éloignent de plus en plus : le soleil tombe à pic sur lui. Dans une clairière cachée sous bois, il voit dormir le grand Pan ; tous les êtres de la nature se sont assoupis avec lui, une expression d’éternité sur le visage — du moins lui semble-t-il. Il ne veut rien, n’a souci de rien, son cœur est arrêté, son regard seul est vivant, — c’est un mort, les yeux éveillés. L’homme voit alors beaucoup de choses qu’il n’avait jamais vues, et si loin qu’il regarde, toutes sont blotties et comme ensevelies dans un filet de lumière. Il se sent heureux de la sorte, mais lourd, lourd est ce bonheur. – Enfin le vent se lève dans les arbres, midi est passé, la vie le tire et le reprend à soi, la vie aux  yeux aveugles, avec son cortège se bousculant derrière elle : désir, illusions, oubli, jouissance, anéantissement, fugacité. Et ainsi monte le soir, plus orageux et plus affairé que ne fut même le matin. À un homme véritablement actif, les moments de connaissance un peu prolongés paraissent presque inquiétants et morbides, mais nullement désagréables.
  60. Les consciencieux
    Suivre sa conscience est plus commode qu’obéir à son intelligence : car la première comporte d’elle-même, en cas d’insuccès, excuse et consolation, — aussi y a-t-il toujours tellement de gens consciencieux pour si peu d’intelligents.
  61. En avant
    Et ainsi donc, en avant sur la voie de la sagesse, d’un bon pas, en toute confiance ! Quel que tu sois, sers-toi de cette source d’expérience que tu es toi-même ! Jette par-dessus bord le mécontentement qui te vient de ton être, pardonne-toi ton propre Moi, car tu viens en toi-même, dans tous les cas, une échelle à cent degrés par lesquels tu peux t’élever à la connaissance. Le siècle dans lequel tu t’affliges de te sentir jeté te proclame heureux d’avoir cette chance ; il te crie qu’il t’échoit encore une part d’expériences dont les hommes d’autres temps devront sans doute se passer. Ne fais point fi d’avoir encore été religieux ; découvre tout le sens d’avoir encore eu authentiquement accès à l’art. Ne tiens-tu pas justement de ces expériences le pouvoir de refaire, en les comprenant mieux, d’immenses étapes de l’humanité qui t’a précédé ? N’est-ce pas justement sur ce sol qui te déplaît tant parfois, sur ce terrain de la pensée impure, qu’ont poussé les plus beaux fruits de notre ancienne civilisation ? Il faut avoir aimé la religion et l’art comme on fait une mère et une nourrice, — il n’est point sinon de sagesse. Mais il faut voir plus loin qu’eux, pouvoir leur échapper par le haut ; rester sous leur charme envoûtant serait ne pas les comprendre. L’histoire, de même, doit t’être familière, et le jeu prudent avec les plateaux de la balance : « d’un côté… de l’autre. » Reviens sur tes pas, marche sur les traces dont l’humanité a marqué sa grande et douloureuse pérégrination à travers le désert du passé : c’est ainsi que tu seras le plus sûrement instruit de la direction dans laquelle l’humanité future ne pourra ou ne devra plus revenir. Et cependant que tu tendras de toutes tes forces à discerner par anticipation comment le nœud de l’avenir est encore en train de se nouer, ta propre vie en prendra valeur d’instrument et de moyen de connaissance. Tu détiens le pouvoir d’obtenir que tous les moments de ta vie : tentatives, erreurs, fautes, illusions, passions, ton amour et ton espérance s’intègrent parfaitement au but que tu lui as fixé. Ce but est de devenir toi-même une chaîne nécessaire d’anneaux de civilisation, et de conclure de cette nécessité à celle de la marche de la civilisation universelle. Quand ton regard sera assez vigoureux pour plonger au fond du puits ténébreux de ton être et de ta connaissance, il se peut aussi que t’apparaissent dans sa nappe miroitante les constellations lointaines des civilisations à venir. Crois-tu qu’une telle vie orientée vers un tel but soit trop pénible, trop dénuée de tout agrément ? C’est qu’alors tu n’as pas encore appris qu’il n’est de miel plus doux que celui de la connaissance, et que le jour se lèvera où les nuées traînantes de l’affliction seront aussi la mamelle d’où tu tireras le lait de ton réconfort. Que l’âge vienne, et alors tu saisiras vraiment que tu as écouté la voix de la nature, de cette nature qui gouverne le monde entier par le plaisir : la même vie qui culmine dans la vieillesse culmine aussi dans la sagesse, dans la douce clarté de ce soleil, la joie constante de l’esprit ; l’âge et la sagesse, c’est sur une seule et même crête de la vie que tu les rencontreras ensemble, ainsi l’a voulu la nature. Alors il sera temps, mais non point pour t’en courroucer, que s’approchent les brouillards de la mort. Un élan vers la lumière — ton dernier geste ; une ovation à la connaissance — ton dernier souffle.
  62. Esprits révolutionnaires et esprits possédants
    Le seul moyen contre le socialisme qui soit encore en votre pouvoir est de ne pas le provoquer, c’est-à-dire de mener vous-mêmes une vie sobre et modeste, d’empêcher de votre mieux l’exhibition de toute opulence et d’aider l’État quand il frappe d’impôts cuisants le superflu et tout ce qui ressemble à du luxe. Vous ne voulez pas de ce moyen ? Alors, vous les riches bourgeois qui vous dites « libéraux », confessez-le donc, c’est votre propre et chère mentalité que vous trouvez si effroyable et menaçante chez les socialistes, mais qu’en vous-mêmes vous acceptez comme inévitable, comme si elle était quelque chose de tout à fait différent. Si, tels que vous êtes, vous n’aviez ni votre fortune, ni le souci de la conserver, cette mentalité-là ferait de vous des socialistes : seule la possession vous distingue de ceux-ci. C’est vous-mêmes qu’il faut commencer par vaincre si vous voulez vaincre d’une manière ou d’une autre les ennemis de votre prospérité. – Et si encore cette prospérité était un réel bien-être ! Elle ne serait pas si extérieure, ne provoquerait pas tellement l’envie, elle serait plus encline au partage, à la bienveillance, aux compensations, aux secours. Mais le côté inauthentique et exhibitionniste des plaisirs de votre existence, qui résident plutôt dans le sentiment du contraste (c’est que d’autres ne les aient pas et vous les envient) que dans le sentiment d’une satisfaction et d’une élévation de votre force — vos demeures, vos vêtements, vos voitures, vos étalages, vos exigences de bouche et de table, votre engouement bruyant pour l’opéra et la musique, enfin vos femmes, formées et façonnées, mais dans un vil métal, dorées, mais d’un or qui ne sonne pas, choisies par vous pour la montre, et se donnant elles-mêmes pour des objets en montre : — voilà les germes propageant le poison de cette maladie du peuple qui contamine maintenant la masse de plus en plus vite sous forme de gale socialiste du cœur, mais qui a en vous son origine et son foyer. Et qui maintenant jugulerait encore cette peste ?…
  63. La mort
    La perspective certaine de la mort pourrait mêler à toute vie une délicieuse et adorable goutte de légèreté — et voilà que vous en avez fait, âmes bizarres d’apothicaires, une goutte nauséabonde de poison par laquelle la vie entière tourne au dégoût !

Par delà le bien et le mal – Nieztsche (1886)


Mots choisis – sélection d’aphorismes

  1. sancta simplicitas ! Quel monde étrangement simplifié et falsifié que celui où vit l’humanité ! On n’en finit pas de s’étonner, dès qu’on a chaussé les lunettes aptes à nous faire voir ce prodige. Comme nous avons réussi à tout rendre autour de nous clair et libre et facile et simple ! Comme nous avons su laisser vagabonder nos sens dans tout ce qui est superficiel, et inspirer à notre pensée une divine envie de cabrioles fantasques et de faux raisonnements ! Quel soin nous avons eu de préserver avant tout notre ignorance, afin de jouir d’une liberté, d’une insouciance, d’une imprudence, d’un entrain et d’une joie de vivre presque inconcevables, afin de jouir de la vie.
  2. L’indépendance est le fait du tout petit nombre, c’est le privilège des forts. Et celui qui s’y essaie, même à bon droit, sans y être contraint, prouve qu’il est non seulement fort, mais selon toute vraisemblance, d’une débordante hardiesse. Il s’enfonce dans un labyrinthe, il multiplie par mille les dangers déjà inhérents à sa vie, et dont le moindre n’est pas que nul ne voit de ses propres yeux où ni comment il s’égare, s’isole et se laisse déchirer lambeau par lambeau par quelque minotaure tapi aux cavernes de la conscience. Si un tel homme périt, c’est si loin de la compréhension des hommes que ceux-ci ne le sentent point, n’en sont point émus. Il ne peut plus retourner en arrière, il ne peut plus revenir même vers la compassion des humains.
  3. Il n’y a pas à dire, il faut faire comparaître et interroger sans pitié les sentiments de dévouement, de sacrifice au prochain, toute la morale de l’abnégation, de même que l’esthétique de la « contemplation désintéressée » sous le masque de laquelle un art émasculé cherche assez traîtreusement de nos jours à rassurer sa conscience. Ces sentiments qui prétendent exister « pour les autres » et « non pour moi », ont beaucoup trop de charme et de douceur insinuante pour qu’on n’ait pas à se montrer ici doublement méfiant et à se demander : « Ne sont-ce pas là peut-être des tentatives de séduction ? Qu’ils plaisent à celui qui les éprouve et à celui qui en profite, et même au simple spectateur, ce n’est pas un argument en leur faveur, mais c’est là précisément ce qui invite à la prudence. Donc, soyons prudents. »
  4. Voltaire, ô humanité, ô sottise ! La « vérité », la recherche de la vérité ne sont pas choses si commodes, et quand l’homme s’y prend trop humainement, quand il ne cherche le vrai que pour faire le bien, je parie qu’il ne trouve rien.
  5. Quand on est jeune, on vénère ou on méprise sans y mettre encore cet art de la nuance qui forme le meilleur acquis de la vie, et l’on a comme de juste à payer cher pour n’avoir su opposer aux hommes et aux choses qu’un oui ou un non. Tout est agencé dans le monde pour que le pire des goûts, le goût de l’absolu, se trouve cruellement berné et maltraité, jusqu’au moment où l’homme apprend à mettre un peu d’art dans ses sentiments, ou même à essayer plutôt de l’artificiel, comme le font les vrais artistes de la vie. L’humeur courroucée ou respectueuse qui est propre à la jeunesse semble ne pas vouloir se donner de cesse qu’elle n’ait dénaturé choses et gens jusqu’au point où elle pourra se donner libre cours. La jeunesse est par elle-même encline à falsifier et à tromper. Plus tard, quand la jeune âme, martyrisée par une longue suite de désillusions, se retourne enfin contre elle-même avec méfiance, avec quelle impatience elle se déchire, toute bouillante encore et violente jusque dans son soupçon et dans son remords ; comme elle se venge de son long aveuglement, comme s’il avait été volontaire ! À cet âge de transition, on se punit soi-même, on suspecte son propre sentiment ; on inflige à son enthousiasme la torture du doute ; la bonne conscience elle-même paraît un danger, un voile que l’on jetterait sur soi, par lassitude d’une probité plus raffinée ; et avant tout on prend parti, mais à fond, contre la « jeunesse ». Dix ans plus tard, on comprend que tout cela, c’était encore — de la jeunesse !
  6. Personne ne croira aisément qu’une doctrine est vraie, pour la simple raison qu’elle rend heureux ou vertueux, excepté peut-être les gracieux « idéalistes », enthousiastes du bon, du vrai et du beau, qui font nager dans leur vivier toute sorte de desiderata bariolés, patauds et débonnaires. Bonheur et vertu ne sont pas des arguments. Mais même des esprits réfléchis ont tendance à oublier que le malheur et la méchanceté ne sont pas non plus des objections valables. Une chose peut être vraie même si elle est au plus haut point nuisible et dangereuse ; il se pourrait même que la constitution foncière de l’existence impliquât qu’on ne pût la connaître à fond sans périr, de telle sorte que la vigueur d’un esprit se mesurerait à la dose de « vérité » qu’il pourrait à la rigueur supporter, ou plus précisément au degré auquel il aurait besoin que cette vérité lui fût diluée, voilée, édulcorée, assourdie, faussée. Mais il est hors de doute que les méchants et les malheureux sont mieux doués pour découvrir certaines parties de la vérité et ont de plus grandes chances d’y réussir ; sans parler des méchants heureux, espèce que les moralistes passent sous silence. Il se peut que la dureté et la ruse soient plus favorables à la naissance de l’esprit rigoureux et indépendant, que cette douce, fine et complaisante facilité d’humeur et cet art de tout accepter aisément, qu’on estime à juste titre chez l’homme cultivé.
  7. Je vois monter à l’horizon une race de philosophes nouveaux. Je me hasarderai à les baptiser d’un nom qui n’est pas sans danger. Autant que je les devine ou qu’ils se laissent deviner — car il est dans leur nature de vouloir demeurer sur quelques points des énigmes — ces philosophes de l’avenir pourraient à bon droit — et peut-être aussi à tort — être appelés des tentateurs . Le nom n’est lui-même qu’une tentative ou, si l’on veut, une tentation.
  8. Seront-ils des amis de la « vérité », ces philosophes qui viennent ? Probablement, car tous les philosophes ont toujours été amis de leurs vérités. Mais ce ne seront certainement pas des penseurs dogmatiques. Il répugnera à leur orgueil comme à leur goût que leur vérité doive, pour comble, être une vérité pour tous, ce qui a été jusqu’à présent le vœu secret et l’arrière-pensée de toutes les tentatives dogmatiques. « Mon jugement, c’est mon jugement à moi, et je n’imagine guère qu’un autre y ait droit, dira peut-être l’un de ces futurs philosophes. Il faut renoncer au mauvais goût de vouloir être d’accord avec le plus grand nombre. Ce qui est “bon” pour moi n’est plus bon sur les lèvres du voisin. Et comment pourrait-il y avoir un “bien commun” ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n’a jamais que peu de valeur ». Finalement, il en sera comme il en a toujours été. Les grandes choses sont pour les grands esprits, les abîmes pour les esprits profonds, les délicatesses et les frissons pour les délicats; et pour faire bref, les raretés sont pour les rares.
  9. Faudra-t-il, après tout ce qui précède, dire encore expressément qu’eux aussi seront des esprits libres et très libres, ces philosophes de l’avenir encore qu’ils ne doivent pas être uniquement des esprits libres, mais quelque chose de plus haut, de foncièrement différent, qu’il ne faut ni méconnaître ni confondre ? Ce disant, je me sens obligé, presque autant envers eux qu’envers nous, esprits libres, qui sommes leur hérauts et leurs précurseurs, d’écarter d’eux et de nous un vieux et stupide préjugé, un absurde malentendu qui pareil à un nuage a trop longtemps obscurci la notion du « libre esprit ». Dans tous les pays d’Europe et même d’Amérique, on appelle ainsi de nos jours, par un abus du terme, une espèce d’esprits très étroits, captifs, enchaînés, qui veulent à peu près le contraire de ce qui est dans nos intentions et dans nos instincts, sans compter qu’à l’endroit de ces nouveaux  philosophes qui viennent ils ne sont qu’autant de fenêtres closes et de portes verrouillées. Pour le dire en termes brefs et cinglants, ce sont des niveleurs, de ceux qu’on appelle à tort des « libres penseurs », esclaves diserts, plumitifs agiles au service du goût démocratique et des « idées modernes » ; hommes dénués de solitude qui leur soit propre, braves lourdauds auxquels on ne peut dédier ni le courage ni la bonne conduite, mais qui ne sont pas libres, qui sont ridiculement superficiels, surtout par leur tendance fondamentale à voir dans les formes de l’ancienne société la cause de presque toute la misère et des hommes, ce qui revient à culbuter joyeusement la vérité cul par-dessus tête. Ce qu’ils cherchent de toutes leurs forces à réaliser, c’est le bonheur du troupeau, le vert pâturage, la sécurité, l’absence de danger, le bien-être, la facilité de la vie pour tous. Les deux rengaines, les deux mots d’ordres qu’ils ressassent sans se lasser, c’est « l’égalité des droits » et « la pitié pour tout ce qui souffre » ; ils pensent que la souffrance est une chose qu’il faut abolir. Nous, au contraire, nous avons les yeux et la conscience ouverts à ce problème : où et comment la plante humaine est-elle parvenue jusqu’à présent à sa croissance la plus vigoureuse ? Nous pensons que cela s’est toujours produit dans des circonstances diamétralement opposées, qu’il a fallu que le péril qui environne la vie humaine grandît jusqu’au prodige, qu’il a fallu une longue pression et une longue contrainte pour que les facultés d’imagination et de dissimulation s’affinent et s’enhardissent chez l’homme, pour que son vouloir vivre s’intensifie jusqu’à devenir volonté de puissance; nous pensons que la dureté, la violence, l’esclavage, le danger partout présent, dans la rue et dans les cœurs, la clandestinité, le stoïcisme, la magie et toute sorte de diablerie, tout ce qui est mauvais, terrible, tyrannique, tout ce qui tient de la bête fauve ou du serpent, chez l’homme, sert aussi bien que son contraire à élever le niveau de l’espèce humaine. Et ce n’est pas encore assez dire : ce que nous avons à déclarer et à taire ici nous place en tout cas à l’extrême opposé de toute théologie moderne et de tous les vœux du troupeau; peut-être à leurs antipodes. Quoi d’étonnant si nous, « esprits libres »,  nous ne sommes guère communicatifs ? Si nous ne nous soucions, à aucun égard, de trahir quelle est  la chose dont l’esprit doit s’affranchir, et vers quoi  il doit ensuite être poussé ? Et quant à la dangereuse formule : « Par-delà le bien et le mal », elle nous sert à tout le moins à nous mettre à l’abri des confusions, à indiquer que nous sommes autre chose que des libres penseurs, liberi pensatori ou Freidenker et autres noms qu’aiment à prendre tous ces braves défenseurs des « idées modernes ». Nous autres, habitants ou tout au moins hôtes de passage de nombreuses provinces de l’esprit, nous qui avons toujours su nous évader des retraites obscures et douillettes où l’amour ou la haine préconçus, la jeunesse, l’origine, le hasard des hommes ou des livres, ou même la lassitude de nos pérégrinations paraissent vouloir nous enfermer; pleins de méchanceté envers les appâts de la servitude qui se cachent dans les honneurs, l’argent, les fonctions publiques ou les entraînements des sens ; reconnaissants même envers la détresse et les maladies qui nous ont toujours affranchis de quelque règle et du « préjugé » qui s’y attache, reconnaissants envers Dieu, le diable, le mouton et le ver de terre qui sont en nous; curieux jusqu’au vice, chercheurs jusqu’à la cruauté, prêts à saisir à pleines mains ce qui répugne le plus, capables de digérer ce qu’il y a de plus indigeste, aptes à tous les métiers qui exigent de la pénétration et des sens aiguisés, prêts à tous les risques, grâce à un surplus de « libre arbitre » ; munis d’âmes diverses, sur la façade et sur la cour, dont nul ne perce aisément les intentions dernières ; riches de premiers plans et d’arrière-plans que personne ne peut scruter jusqu’au fond ; cachés sous des manteaux de lumière, conquérants sous nos airs d’épigones et de dissipateurs, occupés à classer, à collectionner des faits de l’aube au soir, avares de notre richesse et de nos tiroirs bourrés, habiles à ménager ce qu’il faut apprendre ou ce qu’il faut oublier, inventeurs de schèmes, parfois fiers de nos tables de catégories, parfois pédants, parfois hiboux laborieux même en plein jour, et, quand il le faut, épouvantails (et aujourd’hui il le faut, du moins dans la mesure où nous sommes les amis nés, les amis jurés et jaloux de la solitude, de notre propre et profonde solitude, celle de minuit et celle de midi) : voilà les hommes que nous sommes, nous, esprits libres — et peut-être serez-vous un peu semblables à nous, vous que je vois venir, vous, les nouveaux  philosophes.
  10. Pour nous résumer, si l’on veut faire entrer dans le bilan des religions leurs méfaits, et mettre en lumière ce qu’elles ont d’inquiétant et de dangereux, il faut dire, somme toute, qu’on paie toujours d’un prix lourd et terrible le fait que ces religions au lieu de demeurer comme des procédés de sélection et d’éducation entre les mains des philosophes, se mêlent d’agir souverainement par elles-mêmes et prétendent être des fins dernières et non des moyens parmi d’autres moyens. Il y a chez l’homme comme chez toutes les autres espèces animales un excédent de ratés, de maladies, de dégénérés, d’infirmes, d’être voués à la souffrance. Les réussites, chez l’homme aussi, sont toujours l’exception, et même, l’homme étant l’animal dont le le type n’est pas encore fixé, la très rare exception. Mais il y a pis : plus le type humain que représente un homme est haut placé dans la hiérarchie, plus il devient invraisemblable qu’il réussisse à prospérer ; le hasard, le règne de l’absurdité dans l’économie globale de l’humanité n’apparaissent nulle part de façon plus effroyable que dans l’action destructive que ces facteurs exercent sur les hommes supérieurs dont les conditions d’existence sont délicates, complexes et difficilement prévisibles. Comment se comportent les deux grandes religions, le christianisme et le bouddhisme, à l’égard de ces innombrables ratés ? Elles cherchent à faire survivre, à conserver tout ce qui peut être conservé; elles prennent même systématiquement parti pour ceux-là, puisqu’elles sont les religions des souffrants ; elles donnent raison à tous ceux qui souffrent de la vie comme d’une maladie et qui voudraient obliger à tenir pour faux tout autre sentiment de la vie et à le rendre impossible. On a beau estimer aussi haut qu’on le voudra cette sollicitude, ces ménagements et ces soins qui profitent aussi et ont toujours profité au type humain supérieur, lequel a toujours été le plus souffrant, tout bien considéré, les religions qui ont régné souverainement jusqu’à ce jour ont contribué pour une large part à maintenir le type de l’homme à un niveau inférieur ; elles ont conservé trop d’êtres qui auraient dû périr. On leur doit d’inestimables bienfaits; et qui serait assez riche de reconnaissance pour ne pas sentir son indigence en présence de tout ce que, par exemple, les « clercs » du christianisme ont fait pour l’Europe ! Et pourtant, s’ils ont donné la consolation aux souffrants, le courage aux opprimés et aux désespérés, un bâton et un appui à ceux qui trébuchaient, s’ils ont offert aux âmes intérieurement ravagées et que la société affolait le refuge des cloîtres et des maisons de correction spirituelle, que n’ont-ils pas dû faire aussi, en s’évertuant par acquit de conscience à conserver tous les malades et tous les souffrants, c’est-à-dire, en fait et en vérité, en travaillant à la détérioration de la race européenne ! Mettre sans dessus dessous toutes les valeurs, voilà ce qu’il leur a fallu faire ! Et briser les forts, infecter les grandes espérances, souiller d’un soupçon la joie que donne la beauté, tordre tous les sentiments d’orgueil, de virilité, de conquête, de domination, tous les instincts propres au type humain le plus haut et le plus accompli, les transformer en incertitude, en tourment de conscience, en goût de se détruire, transformer même en haine de la terre ce qui était l’amour de la terre et des choses terrestres : tel fut le devoir que s’imposa l’Église et qu’elle dut s’imposer, jusqu’à ce qu’enfin elle eût réussi à fondre en une même notion le renoncement au monde et la « macération des sens », d’une part, et la notion de « l’homme supérieur », de l’autre. Si l’on pouvait embrasser du regard ironique et indifférent d’un dieu épicurien la comédie étrange et douloureuse, grossière et raffinée à la fois, que nous donne la chrétienté européenne, je crois qu’on n’en finirait pas de s’ébahir et de rire. Ne semble-t-il pas qu’une seule et même volonté ait régné sur l’Europe au cours de dix-huit siècles, la volonté de faire de l’homme un avorton sublime ?  Mais celui qui, rencontrant sur son chemin cette forme dégénérée et volontairement rabougrie de l’homme que représente l’Européen chrétien, Pascal par exemple, l’aborderait non plus en épicurien mais armé de je ne sais quel marteau divin, ne devrait-il pas s’écrier : « O butors, butors présomptueux et compatissants que vous êtes, qu’avez-vous fait là ? Était-ce un travail pour vos mains ? Comment vous y êtes-vous pris pour galvauder et profaner mon marbre le plus beau ? Que vous êtes-vous permis ? » Ce que je veux dire, c’est que le christianisme a été jusqu’à ce jour la forme la plus funeste de l’outrecuidance de l’individu. Des hommes qui n’étaient ni assez grands ni assez durs pour avoir le droit de sculpter l’homme, des hommes qui n’étaient ni assez forts ni assez lucides pour accepter avec une sublime abnégation la loi qui impose des échecs et des naufrages innombrables, des hommes qui n’étaient pas assez nobles pour discerner les degrés vertigineux et les abîmes qui séparent l’homme de l’homme, voilà ceux qui ont jusqu’à ce jour, avec leur principe de « l’égalité devant Dieu », régi le sort de l’Europe, jusqu’à ce qu’enfin ait été sélectionnée une race amenuisée, presque ridicule, un animal grégaire, un être docile, maladif, médiocre, l’Européen d’aujourd’hui.
  11. Ce n’est pas l’intensité, c’est la durée d’un grand sentiment qui fait l’homme supérieur.
  12. Mourir de soif en pleine mer est affreux. Pourquoi mettre tant de sel dans votre vérité qu’elle ne soit même plus bonne — à étancher la soif.
  13. Les femmes elles-mêmes, tout au fond de leur immense vanité personnelle, gardent toujours le mépris impersonnel de « la femme ».
  14. Les mêmes passions ont, chez l’homme et la femme, un rythme différent; de là, entre eux, des malentendus sans fin.
  15. La femme apprend à haïr dans la mesure où elle désapprend de charmer.
  16. L’affabilité n’implique aucune haine des hommes, mais en revanche un excessif mépris de l’homme.
  17. Devant nous-mêmes, nous nous faisons toujours plus ingénus que nous ne sommes; cela nous repose de nos contemporains.
  18. Maturité de l’homme : retrouver le sérieux qu’il mettait au jeu, étant enfant.
  19. Il faut quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa : avec plus de reconnaissance que d’amour.
  20. Où n’entrent en jeu ni amour ni haine, la femme n’est qu’une médiocre actrice.
  21. Celui qui se sent prédestiné à voir et non à croire trouve tous les croyants trop bruyants et trop indiscrets; il se défend d’eux.
  22. Il arrive que la sensualité croisse plus vite que l’amour; la racine en demeure alors faible et facile à arracher.
  23. Le pharisaïsme n’est pas une dégénérescence de la vertu ; il en est au contraire pour une bonne part la condition.
  24. Le bas-ventre est cause que l’homme ait quelque peine à se prendre pour un dieu.
  25. Parole la plus chaste que j’aie jamais entendue : « Dans le véritable amour, c’est l’âme qui enveloppe le corps ».
  26. Ce que nous faisons le mieux, notre vanité voudrait que cela passât pour nous être le plus difficile. Origine de mainte morale.
  27. Ce qu’on fait par amour s’accomplit toujours par-delà le bien et le mal.
  28. Chez les hommes durs, la vie profonde est chose pudique, et extrêmement précieuse.
  29. La bouche peut mentir, mais sa grimace alors dit cependant la vérité.
  30. On en vient à aimer son désir et non plus l’objet de ce désir.
  31. Chez l’homme voué à la connaissance, la pitié paraît presque risible, comme des mains délicates chez un Cyclope.
  32. On ne hait pas celui qu’on méprise, mais bien l’adversaire qu’on estime égal ou supérieur à soi.
  33. Parler beaucoup de soi peut-être un moyen de se dissimuler.
  34. Il y a dans le mensonge une innocence qui est un signe de bonne foi.
  35. Toute morale est contraire au laisser-aller, c’est une tyrannie qui s’exerce sur la « nature » et aussi sur la « raison » ; ce n’est pas là pour autant une objection, à moins qu’on ne veuille décréter au nom de quelque autre morale l’interdiction de toute tyrannie et de toute déraison. L’essentiel de toute morale, ce qui en fait la valeur inestimable, c’est qu’elle est une longue contrainte. Pour comprendre le stoïcisme, ou Port-Royal, ou le puritanisme, il faut se souvenir que c’est toujours par l’effet d’une contrainte que le langage est parvenu à acquérir vigueur et liberté : contrainte métrique, tyrannie de la rime et du rythme. Que de peines se sont données dans toutes les nations les poètes et les orateurs, sans en excepter quelques prosateurs de nos jours, dont l’oreille est d’une exigence inexorable ! Tout cela « pour une pure folie », comme s’expriment les rustres utilitaires qui se croient malins, — « par servilité envers des lois arbitraires », comme disent les anarchistes qui se flattent de se montrer ainsi « libres » et même « libres penseurs ». Mais si étrange que cela puisse sembler, tout ce qui existe et a jamais existé sur la terre, en fait de liberté, de finesse, d’audace, de danse et de magistrale assurance, que ce soit dans la pensée proprement dite, dans l’art de gouverner, de parler ou de convaincre, dans les arts ou dans les morales, n’a jamais pu fleurir que sous la tyrannie de ces « lois arbitraires ». Et je le dis très sérieusement, selon toute apparence, c’est la contrainte qui est la nature et le naturel, et non pas le laisser-aller. Tout artiste sait par expérience combien il est loin du sentiment du laisser-aller quand il est dans l’état qui lui est le plus « naturel », l’état d’inspiration, où en pleine liberté il ordonne, dispose, agence et construit. Avec quelle rigueur et quelle précision délicate il obéit justement alors à de multiples lois dont la rigueur et la précision le mettraient au défi de les formuler en concepts ; comparé à ces lois, le concept le plus ferme a quelque chose de flottant, de complexe, d’équivoque. Pour le dire encore une fois, il semble que l’essentiel « au ciel et sur la terre » soit d’obéir  longuement, toujours dans le même sens ; il en résulte, il finit toujours par en résulter quelque chose pour quoi il vaut la peine de vivre : vertu, art, musique, danse, raison, spiritualité, quelque chose d’illuminant, de raffiné, de fou, de divin. La longue servitude de l’esprit, la méfiance et la contrainte dans la communication des pensées, la discipline que s’imposait le penseur en soumettant ses pensées à une norme ecclésiastique, ou à une étiquette de cour, ou aux postulats d’Aristote, le long vouloir de l’esprit, d’imposer aux faits un schéma chrétien, de retrouver et de justifier jusque dans le moindre hasard le Dieu chrétien, tout cet effort violent, arbitraire, dur, terrible, déraisonnable, s’est avéré comme le moyen d’inculquer à l’esprit européen sa vigueur, sa curiosité sans frein, son agilité ; avouons que du même coup des trésors irremplaçables de force et d’esprit ont été irrémédiablement étouffés et détruits ; car la « nature », ici comme partout, se montre telle qu’elle est, grandiose dans sa prodigalité et son indifférence qui nous révoltent, quelle qu’en soit la noblesse. Les penseurs européens, au cours des millénaires, n’ont jamais pensé qu’à démontrer quelque chose (aujourd’hui, au contraire, tout penseur nous paraît suspect dès qu’il entreprend de « démontrer » quoi que ce soit) ; ils ont toujours su d’avance à quoi devait aboutir leur raisonnement le plus rigoureux, comme les anciens astrologues d’Asie, par exemple, ou comme aujourd’hui les inoffensifs dévots qui interprètent les événements les plus intimes selon la morale chrétienne « à la gloire de Dieu » ou « pour le salut de l’âme ». Cette tyrannie, cet arbitraire, cette rigoureuse et grandiose bêtise ont donné un dressage  à l’esprit. Il semble même que l’esclavage, sous toutes ses formes, soit le seul et indispensable moyen de discipliner et d’éduquer l’esprit. Qu’on examine à ce point de vue toutes les morales; c’est ce qu’elles ont de « nature » en elles qui enseigne à haïr le laisser-aller, l’excessive liberté, et qui inculque le besoin des horizons limités, des tâches prochaines; c’est ce qui enseigne à rétrécir les perspectives  et par conséquent à considérer la sottise comme une condition indispensable à la vie et à la croissance. « Tu obéiras, peu importe à qui, et longtemps, sinon tu périras et tu perdras jusqu’au dernier vestige de l’estime de toi-même ». Tel me semble être l’impératif moral de la nature, qui n’est à vrai dire ni « catégorique », comme l’exigeait le vieux Kant (de là le « sinon »), ni destiné à des individus (qu’importent à la nature les individus !), mais bien à des peuples, à des races, à des siècles, à des classes sociales, avant tout à l’animal humain tout entier, à l’espèce humaine.
  36. Hédonisme, pessimisme, utilitarisme, eudémonisme — tous ces systèmes qui mesurent la valeur des choses d’après le plaisir ou la douleur qui les accompagnent, c’est-à-dire d’après des états et des faits accessoires, sont des vues sans profondeur et des naïvetés ; l’homme qui sent en lui des facultés constructives et une conscience d’artiste ne peut que les regarder de haut avec ironie et pitié. Notre pitié pour vous n’est pas, à vrai dire, celle que vous imaginez ; elle ne s’adresse pas à la « misère sociale », à la « société », à ses malades et ses éclopés, ses vicieux et ses estropiés de naissance qui gisent autour de nous sur le sol ; moins encore aux couches serviles, mécontentes, opprimées, rebelles, qui aspirent à la domination, à ce qu’elles appellent la « liberté ». Notre pitié est d’essence plus haute et voit plus loin ; nous voyons l’homme rapetisser et nous voyons que c’est vous qui le rapetissez. Il y a des instants où c’est votre pitié, précisément, qui nous étreint d’une angoisse inexprimable, où nous nous défendons contre cette pitié, où votre sérieux nous paraît plus dangereux que n’importe quelle frivolité. Vous voulez, si possible, abolir la souffrance, et il n’y a pas de plus fol possible ; il nous semble justement, quant à nous, que nous préférerions rendre la vie plus haute et plus difficile qu’elle ne l’a jamais été. Le bien-être tel que vous l’entendez n’est pas pour nous une fin ; c’est la fin de tout, un état qui rend aussitôt l’homme ridicule et méprisable, qui nous fait souhaiter sa disparition. La discipline de la souffrance, de la grande souffrance, savez-vous ce que c’est que cette discipline qui a mené l’homme jusqu’à la cime de son être ? Cette tension de l’âme dans le malheur, qui lui donne l’énergie, son sursaut devant le grand naufrage, son inventivité, son courage à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter et à l’utiliser, tout ce qui a jamais été donné à l’homme de profondeur, de mystère, de masque, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance par la discipline de la grande douleur ? Dans l’homme, le créateur et la créature se trouvent unis, car l’homme est matière, fragment, superflu, argile, boue, folie, chaos ; mais l’homme est aussi créateur, sculpteur, dur marteau, divin spectateur qui au septième jour contemple son œuvre — comprenez-vous cette antithèse ? Comprenez-vous que votre pitié, à vous s’adresse à la créature dans l’homme, à ce qui doit être pétri, brisé, forgé, buriné, brûlé, fondu, purifié de ses scories, à tout ce qui nécessairement souffrira et doit souffrir ? Et notre pitié, ne comprenez-vous pas à quoi va notre pitié à nous, au contraire, quand elle se défend contre votre pitié comme contre la pire des mollesses, la pire des faiblesses ? Donc, pitié contre pitié ! Mais une fois encore, il y a des problèmes plus hauts que tous ces problèmes du plaisir, de la douleur et de la pitié, et une philosophie qui se réduit à ceux-là n’est que naïveté.
  37. Toute élévation du type humain a toujours été et sera toujours l’œuvre d’une société aristocratique, d’une société qui croit à de multiples échelons de hiérarchie et de valeurs entre les hommes et qui, sous une forme ou sous une autre, requiert l’esclavage. Le sentiment passionné des distances naît de la différence irréductible des classes sociales, et du fait que la caste dominante laisse d’en haut tomber son regard sur des sujets et des instruments, de l’usage qu’elle a de l’obéissance et du commandement, de l’art avec lequel elle maintient les inférieurs au-dessous d’elle et à distance ; impossible autrement de faire naître une autre passion plus secrète, l’ardent désir d’établir des distances à l’intérieur de l’âme même, afin de produire des états de plus en plus élevés, rares, lointains, amples, compréhensifs, en quoi consiste justement l’élévation du type humain, le continuel dépassement de l’homme par lui-même, si l’on veut donner à une formule morale un sens supramoral. Sans doute il importe de ne pas se faire d’illusions humanitaires sur la façon dont naît une société aristocratique, condition indispensable au progrès en dignité du type humain ; la vérité est dure, ayons le courage de nous avouer sans ménagements quels ont été de tout temps les débuts d’une civilisation supérieure. Des hommes d’un naturel encore proche de la nature, des barbares dans tout ce que ce mot a d’effroyable, des hommes de proie en possession d’énergies et d’appétits de puissance encore intacts se sont jetés sur des races plus douces, plus policées, plus paisibles, des races de marchands, ou d’éleveurs par exemple, ou encore sur de vieilles civilisations épuisées qui dissipaient leur dernier reste d’énergie vitale dans les brillants feux d’artifice de l’esprit et de la corruption. La caste aristocratique a toujours été à l’origine la caste de barbares ; sa prédominance est fondée d’abord sur sa force physique, et non sur sa force psychique. C’étaient des hommes plus complètement « hommes » que les autres, ce qui signifie de plus « complètes brutes » à tous égards.
  38. S’abstenir réciproquement d’offense, de violence et de rapine, reconnaître la volonté d’autrui comme égale à la sienne, cela peut donner, grosso modo, une bonne règle de conduite entre les individus, pourvu que les conditions nécessaires soient réalisées (je veux dire l’analogie réelle des forces et des critères chez les individus et leur cohésion à l’intérieur d’un même corps social). Mais qu’on essaye d’étendre l’application de ce principe, voire d’en faire le principe fondamental de la société, et il se révélera pour ce qu’il est, la négation de la vie, un principe de dissolution et de décadence. Il faut aller ici jusqu’au tréfonds des choses et s’interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter ; mais pourquoi employer toujours ces mots auxquels depuis longtemps s’attache un sens calomnieux ? Le corps à l’intérieur duquel, comme il a été posé plus haut, les individus se traitent en égaux — c’est le cas dans toute aristocratie saine — est lui-même obligé, s’il est vivant et non moribond, de faire contre d’autres corps ce que les individus dont il est composé s’abstiennent de se faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s’étendre, accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu’il vit, et que la vie, précisément, est volonté de puissance. Mais sur aucun point la conscience collective des Européens ne répugne plus à se laisser convaincre. La mode est de s’adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l’état futur de la société, lorsqu’elle aura dépouillé tout caractère d’« exploitation ». Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait de toute fonction organique. L’« exploitation » n’est pas le fait d’une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie, c’est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. À supposer que ce soit là une théorie neuve, c’est en réalité le fait primordial de toute l’histoire, ayons l’honnêteté de le reconnaître.
  39. Une des choses qu’un esprit aristocratique a le plus de peine à comprendre, c’est la vanité ; dans des cas où d’autres la saisissent à pleines mains, un tel esprit sera tenté de la nier. Le problème est pour lui de se représenter des êtres qui cherchent à éveiller en autrui une bonne opinion d’eux-mêmes qu’au fond ils ne partagent pas, et par conséquent ne méritent pas, après quoi ils en viennent eux-mêmes à croire à cette bonne opinion. L’esprit aristocratique verra dans cette attitude un tel manque de goût, un tel défaut de respect de soi, et d’autre part une si baroque déraison, qu’il aimerait croire que la vanité est une exception et qu’il est tenté de la révoquer en doute dans la plupart des cas. Il dira, par exemple : « Je peux me tromper sur ma propre valeur et exiger cependant qu’on me reconnaisse cette valeur que j’imagine ; ce n’est pas de la vanité, mais de la présomption ou dans la plupart des cas ce qu’on appelle de la “modestie” ou de l’humilité” ». Ou encore : « Je puis être heureux, pour bien des raisons, de la bonne opinion que d’autres ont de moi, soit que je les respecte et les aime et que je prenne part à leurs joies, soit que leur bonne opinion confirme et renforce en moi ma propre opinion, soit que la bonne opinion d’autrui, même si je ne la partage pas, me soit avantageuse ou promette de l’être ; tout cela n’est pas de la vanité. » L’âme aristocratique, notamment, est obligée de se faire violence et d’appeler l’histoire à son aide pour arriver à se représenter que depuis des temps immémoriaux, dans toutes les classes sociales tant soit peu dépendantes, l’homme du commun n’a jamais eu d’autre valeur que celle qu’on lui attribuait ; nullement habitué à fixer lui-même des valeurs, il ne s’en est pas attribué d’autre que celle que ses maîtres lui reconnaissaient ; créer des valeurs, c’est le véritable droit du seigneur. Peut-être faut-il considérer comme le résultat d’un prodigieux atavisme le fait que l’homme vulgaire, de nos jours encore, commence par attendre l’opinion qu’on a de lui pour s’y conformer ensuite instinctivement, que cette opinion soit « bonne » ou même mauvaise et injuste ; que l’on pense, par exemple, aux dévotes qui apprennent de leur confesseur à s’estimer ou à se mépriser elles-mêmes, ainsi que le croyant l’apprend, en général, de son Église. Le fait est qu’à présent, en vertu du lent avènement de l’ordre démocratique (et de sa cause, le mélange des sangs entre maîtres et esclaves), la tendance originellement aristocratique et rare à s’attribuer de son propre chef une valeur et à avoir « bonne opinion » de soi est à présent de plus en plus encouragée et répandue ; mais elle se heurte de tout temps à un autre penchant plus ancien, plus général et plus fortement enraciné, et dans le phénomène de la « vanité », ce penchant ancien l’emporte sur le plus récent. Le vaniteux est heureux de n’importe quelle bonne opinion exprimée sur son compte, en dehors de toute considération d’utilité, et abstraction faite également du vrai et du faux, de même qu’il souffre de toute mauvaise opinion. Car il se soumet aux unes et aux autres, il sent qu’il leur est soumis par un vieil instinct de subordination qui se manifeste en lui. Ce qui persiste dans le sang du vaniteux, c’est « l’esclave », c’est une survivance de la duplicité de l’esclave — et combien reste-t-il encore de l’esclave dans la femme, par exemple ! C’est l’esclave qui cherche à nous persuader d’avoir de lui une bonne opinion ; c’est aussi l’esclave qui plie ensuite le genou devant ces opinions, comme si ce n’était pas lui qui les avait produites. Et, je le répète, la vanité est un atavisme.
  40. Une race naît, un type s’affermit et se confirme au cours d’une longue lutte contre les conditions défavorables qui ont quelque chose de constant. Inversement, les expériences des éleveurs nous enseignent que les espèces auxquelles on accorde une nourriture surabondante et un excès de protection et de soins manifestent aussitôt une forte propension à la variation du type et produisent une abondance de monstres (de vices monstrueux aussi). Que l’on considère à présent une communauté aristocratique, par exemple une ancienne cité grecque, ou Venise, comme un institut de sélection volontaire ou involontaire ; on y trouver côte à côte, livrés à eux-mêmes des hommes qui cherchent à faire prévaloir leur espèce, parce qu’il leur faut absolument l’emporter ou courir le risque terrible de disparaître. Ils ignorent les soins, la surabondance, la protection qui favorisent la différenciation ; l’espèce a besoin de subsister comme espèce, comme quelque chose qui justement en vertu de sa dureté, de son uniformité, de la simplicité de sa forme peut l’emporter dans la lutte contre le voisin, contre les opprimés en révolte ouverte ou latente. L’expérience la plus variée leur a appris à quelles qualités ils doivent surtout d’avoir survécu en dépit des dieux et des hommes, et d’avoir toujours triomphé. Ces qualités, ils les appellent des vertus et ils s’appliquent à ne cultiver que ces vertus. Ils le font avec dureté — une dureté voulue ; toute morale aristocratique est intolérante dès qu’il s’agit de l’éducation de la jeunesse, des mesures réglant la condition des femmes, des mœurs conjugales, des relations entre les vieux et les jeunes, des lois pénales qui sous le nom de justice ne s’appliquent qu’à ceux qui s’écartent de l’espèce. Elle compte l’intransigeance au nombre de ses vertus. Un type aux traits caractéristiques peu nombreux, mais très accusés, celui d’une race d’hommes sévères, belliqueux, taciturnes par prudence, fermés et secrets (en même temps très finement sensibles aux charmes et aux nuances de la vie en société), se trouve ainsi fixé et soustrait aux changements qu’amène la succession des générations. Le type se consolide et s’affirme par la lutte constante contre des conditions défavorables toujours identiques, comme je l’ai dit. Mais que se présente une situation favorable, et la prodigieuse tension se relâche. Peut-être n’y a-t-il plus d’ennemis chez les voisins, peut-être les denrées indispensables à la vie et même aux plaisirs de la vie s’offrent-elles en abondance. Aussitôt se rompent le lien et la contrainte de l’ancienne discipline, qui ne se sentent plus nécessaires, voire indispensables à l’existence ; s’ils devaient subsister, ils ne pourraient le faire que sous la forme d’un luxe, d’une sorte de goût archaïsant. La différenciation du type, soit dans le sens de variétés plus hautes, plus fines, plus rares, soit dans la forme de phénomènes de dégénérescence et de monstruosité, s’étale soudain avec une plénitude et un éclat extrêmes, l’individu ose à présent être individuel et se distinguer de la généralité. À de tels tournants de l’histoire apparaissent côte à côte et souvent emmêlés et enchevêtrés les uns aux autres une flore splendide et multiforme de forêt vierge élancée vers le ciel, une ardeur quasi tropicale dans la rivalité des végétaux qui cherchent à se dépasser, et en même temps de prodigieux désastres, de prodigieux effondrements nés des égoïsmes violemment en lutte qui semblent faire explosion et entrer en compétition pour s’assurer leur place au soleil, leur part de lumière, sans que la morale antérieure leur impose désormais ni borne ni frein ni ménagements. C’est cette même morale qui a produit cette gigantesque accumulation de forces et qui a tendu l’arc de façon si dangereuse ; maintenant elle est périmée, dépassée. On atteint le point dangereux et inquiétant où la vie plus grande, plus complexe, plus ample franchit les bornes de la morale ancienne ; l’individu apparait contraint de promulguer ses propres lois, d’inventer des procédés et des artifices qui lui permettront de se conserver, de s’élever, de se libérer. Partout des buts nouveaux et des moyens nouveaux, plus de formules valables pour tous ; le malentendu et le mépris nouent une étroite alliance ; la décadence, la corruption et les besoins les plus sublimes forment un horrible enchevêtrement, le génie de la race s’épanche de toutes les cornes d’abondance du bon et du pire, printemps et automne apparaissent simultanément avec les charmes nouveaux et les voiles nouveaux qui appartiennent à une dépravation jeune encore, qui n’a ni épuisé ses richesses ni ressenti encore la lassitude. Le danger reparaît, ce père de la morale, le grand danger, cette fois transporté à l’intérieur de l’individu, du prochain, de l’ami, dans la rue, dans notre propre enfant, dans notre propre cœur, dans tout ce que le désir et la volonté ont de plus intime et de plus secret. Que pourront prêcher les philosophes de la morale qui surgiront alors ? Ces observateurs pénétrants, embusqués dans tous les coins, découvriront que la fin est proche, que tout autour d’eux est corrompu et corrupteur, que rien ne dure jusqu’au surlendemain, excepté une seule sorte d’hommes, les plus incurablement médiocres. Seuls les médiocres auront la perspective de se perpétuer, de se reproduire ; ce seront les hommes de l’avenir, les seuls appelés à survivre. « Soyez comme eux, devenez médiocres ! » — elle sera désormais l’unique morale qui ait encore un sens, qui sache encore se faire écouter. Mais elle est difficile à prêcher, cette morale de la médiocrité, elle ne peut jamais avouer ni ce qu’elle est ni ce qu’elle veut. Il lui faut parler de mesure et de dignité, de devoir et d’amour du prochain. Elle aura bien du mal à cacher son ironie.
  41. Il y a un dicton que les mères chinoises enseignent à leurs enfants : Siao-sin — fais ton cœur tout petit. Telle est la tendance fondamentale de toutes les civilisations sur leur déclin. La première chose à quoi un ancien grec pourrait nous reconnaître, nous Européens, ce serait notre habitude de nous « faire petits » ; rien que cela l’empêcherait de nous trouver à son goût.
  42. L’homme qui porte en lui de grands desseins considère tous ceux qu’il rencontre sur sa route soit comme les moyens d’arriver à son but, soit comme un frein ou un obstacle, soit comme une halte et un repos passager. Cette bonté aristocratique envers le prochain, d’une nature si particulière, n’est possible qu’une fois qu’il est parvenu au sommet d’où il domine l’horizon. L’impatience, et la conscience d’avoir toujours été jusqu’alors obligé de jouer la comédie — car la guerre même est une comédie et une sorte de masque, de tous les moyens masquent toujours le but — cette impatience, cette conscience lui gâtent toutes les relations humaines ; cette sorte d’homme connaît la solitude et son pire venin.
  43. Celui qui refuse de voir la grandeur d’un homme est d’autant plus à l’affût de ce qu’il y trouvera de bas et de superficiel ; il se trahit par là.
  44. Voyageur, qui es-tu ? Je te vois aller ton chemin, sans sarcasme et sans amour, avec ton regard indéchiffrable ; te voilà humide et triste comme la sonde qui des profonds abîmes remonte inassouvie à la lumière. Qu’es-tu allé chercher là-bas au fond ? Aucun soupir ne gonfle ta poitrine, ta lèvre dissimule son dégoût, ta main ne saisit plus que lentement. Qui es-tu ? Qu’as-tu fait ? Repose-toi ici, ce lieu est hospitalier à tous, délasse-toi. Et qui que tu sois, dis-moi ce qui pourrait te plaire, dis ce qui pourrait servir à ton délassement. Tu n’as qu’à parler ; ce que j’ai, je te l’offre. — Délassement, délassement, ô curieux, qu’as-tu dit ? Donne-moi, je t’en prie, donne-moi… — Quoi donc ? Un autre masque, un second masque !
  45. Vivre dans une immense et orgueilleuse sérénité — toujours au-delà. Avoir ou ne pas avoir avec soi ses passions, ses amitiés, ses inimitiés, les appeler selon son bon plaisir, les congédier, y condescendre pour quelques heures ; les monter comme on monte des chevaux — souvent aussi des ânes — ; le fait est qu’il faut savoir utiliser la sottise de ses passions autant que leur fougue. Conserver ses trois cents coulisses, garder toujours ses lunettes noires, car il y a des cas où personne ne doit pouvoir nous regarder dans les yeux, moins encore scruter notre tréfonds. Et choisir pour sa société ce vice fripon et jovial, la courtoisie. Et rester le maître de nos quatre vertus : courage, lucidité, compréhension et solitude. Car la solitude, chez nous, est une vertu, une sorte de penchant sublime et violent, un besoin de propreté qui devine tout ce qu’il y a d’inévitablement malpropre dans le contact d’homme à homme, « en société ». Toute communauté rend un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre — commun.
  46. L’homme qui dit : « Cette chose me plaît, je m’en empare, je la protégerai, je la défendrai envers et contre tous » ; l’homme qui sait mener une affaire, rester fidèle à une pensée, garder une femme, punir et abattre un insolent ; l’homme qui manie sa colère comme une épée, auquel se rallient de leur plein gré les faibles, les souffrants, les opprimés et même les animaux, car tout naturellement ils relèvent de lui, un tel homme est par essence un maître, et quand il éprouve de la pitié, cette pitié a de la valeur. Mais que vaut, au contraire, la pitié des souffrants, ou celle de ceux qui vont jusqu’à prêcher la pitié ? Il y a aujourd’hui presque partout en Europe une sensibilité, une susceptibilité maladives à la douleur, une répugnante continence dans la plainte, une douilletterie qui cherche à se grimer en quelque chose de mieux, à l’aide de quelques colifichets philosophiques et d’un peu de religion, il y a une véritable religion de la souffrance. Je manque de virilité de ce qu’on baptise pitié dans ces cercles d’exaltés est, me semble-t-il, ce qui saute d’abord aux yeux. Il faut proscrire énergiquement, radicalement, cette forme récente du mauvais goût, et je souhaiterais que pour s’en préserver on portât suspendu sur son cœur et à son cou la bonne amulette du gay saber — du gai savoir, s’il me faut expliquer ce mot aux Allemands.

 


Le gai savoir – Nieztsche (1882)


Mots choisis – sélection d’aphorismes

    1. Noble et vil
      Aux gens vulgaires tous sentiments nobles, généreux paraissent dénués d’utilité pratique et, pour cette raison, tout d’abord suspects : ils clignent des yeux dès qu’ils en entendent parler, avec l’air de dire : « sans doute se cache-t-il là quelque bénéfice, on ne saurait tout percer à jour », — ils sont pleins d’aigreur à l’égard de l’homme noble qu’ils soupçonnent de chercher son profit par des voies détournées. S’ils se voient par trop convaincus de l’absence d’intérêts, de mobiles et de gains personnels, voilà que l’homme noble n’est plus à leurs yeux qu’un pauvre fou : ils méprisent ses joies et se moquent de l’éclat de ses yeux. « Comment peut-on se réjouir de souffrir un préjudice, comment s’y exposer sciemment ! Il faut croire que la noble affection repose sur quelque maladie mentale », — ainsi pensent-ils avec un air de mépris : de ce mépris qu’ils ont pour les joies que le fou puise dans son idée fixe. La nature vulgaire est en ceci remarquable qu’elle ne perd jamais de vue son profit et que cette pensée à l’utilité et au profit est plus forte que les plus fortes impulsions : ne point se laisser égarer par ses impulsions dans des actions inutiles — voilà sa sagesse et sa conscience de soi. Comparée à elle, la nature supérieure est la plus déraisonnable : — car l’être noble, généreux, se sacrifiant lui-même, succombe en réalité à ses propres impulsions et dans ses plus beaux instants, sa propre raison fait une pause. Un animal qui risque sa vie à protéger ses petits, ou qui, à l’époque du rut, suit la femelle dans la mort, ne songe pas au danger, sa propre raison fait également une pause, parce qu’il est alors totalement dominé par la jouissance que lui procurent sa progéniture ou la femme, et par la crainte d’être privé de cette jouissance, il devient plus stupide qu’il ne l’est ordinairement, pareil à l’être noble et généreux. Ce dernier possède quelques sentiments de jouissance et de répulsion d’une telle intensité que l’intellect en est réduit au silence sinon à les servir : c’est alors que chez tel être le cœur entre dans la tête et dès lors on ne parle que de « passion ». (Parfois sans doute la contrepartie se produit également, une sorte de « retournement de la passion », par exemple dans le cas de Fontenelle à qui quelqu’un disait en lui mettant la main sur le cœur : « Ce que vous avez là, mon cher, est aussi du cerveau. »). La déraison ou la raison pervertie de la passion, voilà ce que le vulgaire méprise chez l’être noble, d’autant plus que cette passion se porte sur des objets dont la valeur lui paraît absolument chimérique et arbitraire. S’il se fâche à la vue de celui qui succombe à la passion du ventre, il comprend tout de même la tyrannie de ce genre de plaisir ; en revanche, il ne comprend guère que par exemple on puisse, pour l’amour d’une passion de la connaissance, risquer sa santé et son honneur. Le goût des natures supérieures se porte sur des exceptions, sur des objets qui d’ordinaire laissent indifférents et semblent dénués de saveur : la nature supérieure a un singulier jugement de valeur. Mais dans son idiosyncrasie du goût, elle croit généralement ne pas juger d’après un critère singulier, elle établit bien plutôt ses propres valeurs et non-valeurs comme ayant un sens absolu et de la sorte elle tombe dans l’incompréhensible et l’impraticable. Il est fort rare qu’une nature supérieure dispose encore d’assez de raison pour comprendre et traiter les gens de la vie quotidienne en tant que tels : le plus souvent, elle croit à sa passion comme étant la passion secrète de tous, et précisément dans cette croyance elle est toute pleine d’ardeur et d’éloquence. Si dès lors pareils hommes exceptionnels ne s’éprouvent pas eux-mêmes comme des exceptions, comment pourraient-ils jamais comprendre les natures vulgaires et apprécier équitablement la règle ! De la sorte eux aussi parlent de la folie, du manque de but, des songeries fantasques de l’humanité, pleins d’étonnement devant l’empressement insensé de ce monde et son impénitence à l’égard de cela même « qui lui serait nécessaire ».
    2. Ce qui conserve l’espèce
      Les esprits forts, les esprits méchants sont de ceux qui jusqu’à maintenant ont le plus contribué au progrès de l’humanité : ils ne cessèrent jamais d’enflammer à nouveau les passions assoupies — toute société ordonnée endort les passions —, ils ne cessèrent de réveiller toujours l’esprit de comparaison, de contradiction, du goût de la nouveauté, des tentatives audacieuses, de l’expérience à faire ; ils contraignirent les hommes à opposer l’opinion à l’opinion, les prototypes aux prototypes. Cela en brandissant des armes, en renversant les bornes des frontières, le plus souvent en blessant l’esprit de piété : mais aussi en créant des religions et des morales nouvelles ! La même « méchanceté » qui fit décrier un conquérant agit dans chaque docteur et prédicateur du nouveau, — bien qu’elle s’exprime alors avec plus de finesse, ne mette aussitôt le muscle en mouvement, et ne provoque pas un tel décri ! Le nouveau cependant est dans tous les cas le Mal en tant que ce qui veut conquérir, fouler aux pieds les anciennes bornes des frontières et les anciennes piétés ; et seul l’ancien constitue le Bien ! Les hommes bons de chaque époque sont ceux qui labourent à fond les anciennes pensées, et qui portent du fruit avec elles. Ce sont les cultivateurs de l’esprit. Mais à la fin tel champ ne rapporte plus et il faut que le soc de charrue du Mal le remue de nouveau. Il y a maintenant une hérésie de la morale, particulièrement prônée en Angleterre : selon elle, les jugements de ce qui est « bon » et de ce qui est « mauvais » traduiraient la somme des expériences de l’« utile » et de l’« inutile » : est dit « bon » tout ce qui conserve l’espèce, « mauvais » tout ce qui lui est nuisible. En vérité, les impulsions mauvaises sont à un degré élevé aussi utiles, aussi indispensables et propres à la conservation de l’espèce que les bonnes impulsions : sauf qu’elles ont une fonction différente.
    3. De la doctrine du sentiment de puissance
      À faire du bien ou du mal aux autres, on exerce sur eux sa puissance — on ne désire rien de plus ! À faire du mal, nous l’exerçons sur ceux à qui il nous faut d’abord la faire éprouver ; car la douleur est un moyen beaucoup plus sensible à cette fin que le plaisir : la douleur demande toujours des raisons, tandis que le plaisir est enclin à ne se considérer que lui-même sans regarder en-deçà. Nous exerçons notre puissance à faire et à vouloir du bien à ceux qui dépendent déjà de nous d’une manière quelconque (c’est-à-dire qui ont l’habitude de penser à nous comme à leurs raisons) ; nous voulons bien augmenter leur propre puissance, parce que de la sorte nous augmentons la nôtre, ou bien nous voulons leur montrer l’avantage qu’il y a à se trouver en notre dépendance — ils seront ainsi plus satisfaits de leur condition et plus hostiles, plus combatifs à l’égard de nos propres ennemis. Que nous fassions des sacrifices à faire du bien ou du mal, ne modifie en rien la valeur ultime de nos actes ; dussions-nous mettre en jeu notre vie comme le martyr en faveur de son église — c’est toujours un sacrifice que nous faisons à notre soif de puissance ou pour conserver au moins le sentiment que nous en avons. Que de possessions n’abandonne pas celui qui veut sauvegarder le sentiment qu’« il possède la vérité » ! Que de choses ne jette-t-il point par-dessus bord pour se maintenir à la « hauteur » — c’est-à-dire au-dessus des autres à qui la « vérité » fait défaut ! Certainement l’état dans lequel nous faisons du mal est-il rarement aussi agréable, aussi pur de tout mélange que l’état où nous faisons du bien — c’est un signe que nous manquons encore de puissance, ou qui trahit la contrariété de cette insuffisance, et la nécessité où nous sommes d’agir ainsi entraîne de nouveaux risques et de nouvelles incertitudes pour la part de puissance que nous possédons déjà, et assombrit notre horizon par la menace de vengeances, de railleries, de châtiments, d’échecs. Seuls les hommes le plus exaspérés et les plus assoiffés du sentiment de puissance peuvent éprouver plus de volupté à marquer du sceau de leur puissance le récalcitrant ; ils ressentent comme un fardeau et un ennui l’aspect de celui qui leur est assujetti (en tant qu’il est l’objet de leur bienveillance). Tout dépend de la manière dont on a l’habitude d’épicer sa vie : c’est une affaire de goût que de préférer un accroissement de puissance plutôt lent que brusque, plutôt sûr que risqué ou téméraire — on choisit telle ou telle épice suivant son tempérament. Une proie facile est quelque chose de méprisable pour des natures altières, elles n’éprouvent une sensation de bien-être qu’à la vue d’hommes que rien n’a pu briser et qui pourraient leur être hostiles, comme ne les attire que la vue de possessions difficilement accessibles : pareilles natures se montrent souvent dures pour celui qui souffre, car il semble indigne de leur fierté et de leur effort ; en revanche, ces hommes se montrent d’autant plus courtois à l’égard de leurs égaux avec qui le combat et la lutte seraient en tout cas honorables, si jamais l’occasion s’en présentait. La pitié est toujours le plus agréablement ressentie par ceux qui ont le moins de fierté et ne sauraient espérer de grandes conquêtes ; pour eux la proie facile — ainsi tout être qui souffre — est quelque chose de ravissant. On prône la pitié comme étant la vertu des putains.
    4. Tout ce que l’on nomme amour
      Cupidité et amour : quels sentiments, ô combien différents, ne nous suggère pas chacun des ces termes ! et cependant il se pourrait que ce soit la même impulsion, doublement désignée, tantôt de façon calomnieuse du point de vue des repus, en qui cette impulsion a déjà trouvé quelque assouvissement, et qui craignent désormais pour leur « avoir » ; tantôt du point de vue des insatisfaits, des assoiffés, et par conséquent glorifiée, en tant que « bonne » impulsion. Notre amour du prochain n’est-il pas impulsion à acquérir une nouvelle propriété ? Et tout de même notre amour du savoir, de la vérité ? Et de façon absolue toute impulsion vers des réalités nouvelles ? Peu à peu dégoûtés de l’ancien, de ce que nous possédons en toute sécurité, nous tendons nos mains pour saisir du nouveau ; même le plus beau paysage où nous venons de passer trois mois n’est plus tout à fait sûr de notre amour, et quelque plus lointain rivage excite notre envie : le bien possédé se déprécie généralement du fait de la possession. Notre plaisir à nous-mêmes se veut tellement intense qu’il transforme sans cesse en nous-mêmes quelque chose de nouveau — et c’est là en quoi consiste la possession. (Être sursaturé d’une possession revient à être sursaturé de soi-même. On peut souffrir aussi du trop-plein — le désir aussi de rejeter, de partager peut se couvrir du nom honorable d’« amour ».) Lorsque nous voyons souffrir quelqu’un, nous saisissons volontiers l’occasion offerte de prendre possession de lui : c’est là par exemple ce que fait l’homme charitable et compatissant, lui aussi croit éprouver de l’« amour » dès qu’il désire une nouvelle possession, et il y trouve du plaisir comme à l’appel d’une nouvelle conquête. Mais c’est l’amour des sexes qui se trahit le plus nettement comme impulsion à posséder un bien propre : l’amant veut la possession exclusive de la personne qu’il désire, il veut exercer une puissance non moins exclusive sur son âme que sur son corps, il veut être aimé d’elle à l’exclusion de tout autre, habiter et dominer cette âme comme ce qu’il y aurait de suprême et de plus désirable pour elle. Si l’on songe que tout ceci ne revient à rien de moins que d’exclure le reste du monde de la jouissance d’un bien et d’un bonheur précieux : que l’amant vise à l’appauvrissement et à la privation de tous les autres concurrents et ne demande qu’à devenir le dragon de son trésor, le « conquérant », l’exploiteur le plus dénué de scrupules et le plus égoïste : et qu’enfin aux yeux de l’amant même le monde entier paraît indifférent, décoloré, sans valeur et qu’il est prêt à tout sacrifier, à troubler n’importe quel ordre, à fouler au pied tout autre intérêt ; on aura de quoi s’étonner que cette cupidité et cette injustice sauvages de l’amour sexuel aient pu être glorifiées et divinisées à ce degré, ainsi que cela s’est fait à n’importe quelle époque, que même l’on soit allé jusqu’à tirer de cette sorte d’amour la notion de l’amour en tant que le contraire de l’égoïsme, alors qu’il s’agit peut-être de l’expression la plus désinvolte de ce dernier. Là ce sont apparemment les non-possédants, les inassouvis — sans doute furent-ils toujours en trop grand nombre — qui ont contribué aux expressions usuelles du langage. Quant à ceux à qui, en ce domaine, le sort avait réservé beaucoup de possession et de satisfaction, sans doute ont-ils laissé échapper çà et là quelque mot au sujet du « démon furieux », tel le plus aimable et le plus aimé des Athéniens, Sophocle : mais Eros a toujours raillé pareils blasphémateurs — d’autant qu’il s’agissait justement de ses plus grands favoris. Sans doute se trouve-t-il çà et là sur la terre une sorte de prolongement de l’amour au cours duquel cette convoitise cupide et réciproque entre deux personnes a cédé à une nouvelle convoitise, à une nouvelle cupidité, à la soif supérieure commune d’un idéal qui les transcende : mais qui donc connaît cet amour ? Qui l’a éprouvé ? Son vrai nom est amitié.
    5. Passer la passerelle
      Dans les contacts avec les personnes qui ont la pudeur des sentiments, il faut savoir dissimuler : elles sont susceptibles d’une haine subite pour qui surprend chez eux un sentiment délicat, enthousiaste ou sublime, comme s’il avait vu leurs secrets. Si on tient à leur être agréable en pareils instants, qu’on les fasse rire ou qu’on leur décoche quelque froide raillerie : — leur émotion s’apaisera et ils se ressaisiront aussitôt. Mais je donne ici la morale avant l’histoire. — Nous avons été une fois si proches l’un de l’autre dans la vie que rien ne semblait plus entraver notre amitié et notre fraternité, seuls l’intervalle d’une passerelle nous séparait encore. Et voici que tu étais sur le point de la franchir, quand je t’ai demandé : « Veux-tu me rejoindre par cette passerelle ? » mais déjà tu ne le voulais plus ; et à ma prière réitérée tu ne répondis rien. Et depuis lors, des montagnes et des torrents, et tout ce qui sépare et rend étranger l’un à l’autre, se sont mis en travers, et quand même nous voudrions nous rejoindre, nous ne le pourrions plus ! Mais lorsque tu songes maintenant à cette petite passerelle, la parole te manque — et tu n’as plus que sanglots et qu’étonnement.
    6. Le Mal
      Examinez la vie des hommes et des peuples les meilleurs et les plus féconds, et voyez si un arbre qui doit croître vers le haut peut être dispensé des intempéries, des tempêtes : si la défaveur et l’obstacle extérieurs, si des haines, des jalousies, de l’obstination, de la méfiance, de la dureté, de la cupidité et de la violence de quelque sorte que ce soit, ne constituent pas les conditions les plus favorables sans lesquelles une grande croissance, même dans la vertu, est à peine concevable ? Le poison dont meurt une nature plus faible est un fortifiant pour le fort — aussi n’a-t-il cure de la considérer comme poison.
    7. Que signifie vivre
      Vivre — cela veut dire : rejeter sans cesse loin de soi quelque chose qui tend à mourir ; vivre — cela veut dire : être cruel et inexorable pour tout ce qui en nous n’est que faible et vieilli, et pas seulement en nous. Vivre — serait-ce donc : être impitoyable pour les agonisants, les misérables et les vieillards ? être sans cesse un assassin ? — Et pourtant le vieux Moïse a dit : « Tu ne tueras point ! «
    8. Les natures explosives
      Si l’on évalue tout le besoin d’exploser qui réside dans la force des jeunes gens, on ne s’étonne guère de les voir se décider pour telle ou telle cause avec si peu de finesse et si peu de discernement dans leur choix : ce qui les excite, c’est l’effervescence que soulève une cause, pour ainsi dire la vue de la mèche allumée — non pas la cause elle-même. Aussi les séducteurs plus raffinés s’entendent-ils à leur promettre l’explosion et à négliger la légitimation de leur cause : ce n’est point par des légitimations que l’on gagne pareils barils de poudre !
    9. Contre le repentir
      Le penseur voit dans ses propres actes des tentatives et des interrogations pour obtenir des éclaircissements sur quelque chose ; le succès et l’échec lui sont tout d’abord des réponses. Quant à s’irriter ou même à se repentir d’un échec — voilà ce qu’il laisse à ceux qui n’agissent que parce qu’on le leur commande, et qui doivent s’attendre à être rossés si le gracieux maître est mécontent du résultat.
    10. Notre étonnement
      Un bonheur profond et foncier réside dans le fait que la science découvre des choses qui résistent à l’épreuve et qui ne cessent pas de donner lieu à de nouvelles découvertes : il pourrait en être autrement ! Oui, nous sommes tellement convaincus de toute l’incertitude, de toute la fantasmagorie de nos jugements comme de l’éternel changement des lois et des notions humaines, que nous restons étonnés de voir combien stables demeurent les résultats de la science ! Jadis on ignorait tout de cette vicissitude des choses humaines, la coutume morale maintenait la croyance que toute vie intérieure de l’homme était fixée par d’éternels crampons à une nécessité d’airain : — peut-être éprouvait-on alors une volupté d’étonnement analogue, à entendre des légendes et des contes de fées. Le merveilleux devait procurer une grande détente à ces hommes, parfois sans doute exténués par la règle et l’éternité. Perdre pied pour une fois ! Planer ! Errer ! Etre fou ! — voilà qui appartenait au Paradis et aux délices d’antan : tandis que notre béatitude est semblable à celle du naufragé qui a pris terre, qui pose ses deux pieds sur la vieille terre ferme — étonné de ne la point sentir osciller.
    11. Véracité
      J’applaudis à tout scepticisme, auquel il me serait permis de répondre : « Essayons ! » Mais qu’on ne me parle plus d’aucune de ces choses ni de ces questions qui n’admettent pas l’expérience. Telle est la limite de ma « véracité » : car au-delà, l’audace a perdu ses droits.
    12. Le désir de la souffrance
      Quand je songe au désir de faire quelque chose, tel qu’il excite et stimule sans cesse des millions de jeunes Européens dont aucun ne supporte l’ennui pas plus qu’il ne se supporte soi-même — je comprends qu’il doit y avoir en eux le désir d’une souffrance quelconque pour en tirer une raison probante d’agir. Nécessité est nécessaire ! D’où les criailleries des politiciens, d’où les soi-disant « crises sociales » de toutes classes, aussi nombreuses que fausses, imaginaires, exagérées et tout cet aveugle empressement à y croire. Ce que réclame cette jeune génération, c’est que ce soit de l’extérieur que lui vienne visiblement — non pas le bonheur — mais le malheur : et déjà sa fantaisie s’affaire d’avance à en former un monstre, afin d’avoir ensuite un monstre à combattre. Si avides de nécessité, ils se sentaient la force de se faire intérieurement du bien, la force de se faire violence à eux-mêmes, ils sauraient aussi se créer intérieurement des nécessités propres et personnelles. Leurs inventions seraient alors plus fines, et leurs satisfactions auraient la résonance d’une musique de qualité : tandis qu’à présent le monde retentit de leurs cris, et ils ne le remplissent que trop souvent d’un sentiment de nécessité ! Ils ne savent que faire de leur propre existence — et ainsi ils évoquent le malheur d’autrui ; il ont toujours besoin des autres ! Et toujours d’autres autres ! — Pardonnez-moi, mes amis, j’ai osé évoquer mon bonheur.
    13. La force des faibles
      Toutes les femmes se montrent fort subtiles à exagérer leurs faiblesses, et même ingénieuses à en imaginer pour paraître aussi fragiles que des ornements auxquels même un grain de poussière ferait injure ; leur existence doit rendre sensible à l’homme sa propre balourdise et en accabler sa conscience. C’est ainsi qu’elles se défendent contre le « droit du plus fort ».
    14. Qualité incommode
      Juger profondes toutes choses — c’est là une qualité incommode : elle veut que l’on force constamment sa vue, et que l’on finisse par trouver plus que l’on ne désirait.
    15. Mauvaise conscience
      Tout ce qu’il fait à présent est brave et ordonné — et pourtant il en a mauvaise conscience. Car c’est l’extraordinaire qui constitue sa tâche.
    16. Le Penseur
      C’est un penseur : c’est-à-dire qu’il s’entend à prendre les choses pour plus simples qu’elles ne le sont.
    17. Pour émouvoir la foule
      Celui qui veut émouvoir la foule, ne lui faut-il pas être le comédien de son propre moi ? et d’abord se traduire en une figure d’une précision grotesque et représenter toute sa personne et toute sa cause sous cette forme grossière et simplifiée ?
    18. Habitude
      Toute habitude rend notre main plus malicieuse et notre malice moins leste.
    19. Le gémissement du connaissant
      « O maudite avidité ! Dans cette âme n’habite point de renoncement à soi-même — plutôt un soi qui convoite toutes choses, qui voudrait à travers beaucoup d’individus voir comme de ses propres yeux, et saisir comme de ses propres mains — un soi récupérant aussi tout le passé, qui ne veut perdre rien de ce qui pourrait absolument lui appartenir ! O maudite flamme de mon avidité ! Que ne puis-je renaître en des centaines d’êtres ! » Qui ne connaît d’expérience ce gémissement, ne connaît pas non plus la passion du connaissant.
    20. Plutôt demeurer coupable
      Plutôt demeurer coupable que de payer d’une monnaie qui ne porte pas notre image ! Ainsi le veut notre souveraineté.
    21. Le négateur du hasard
      Nul vainqueur ne croit au hasard.
    22. Originalité
      Qu’est-ce que l’originalité ? C’est voir quelque chose qui n’a pas encore de nom, qui ne peut encore être nommé, bien que cela soit sous les yeux de tous. Tels sont les hommes habituellement qu’il leur faut d’abord un nom pour qu’une chose leur soit visible. Les originaux ont été le plus souvent ceux qui ont donné des noms aux choses.
    23. Qu’est-ce qui rend héroïque ?
      Aller à la fois au-devant de sa suprême espérance.
    24. La vertu du grand but
      Un grand but nous rend supérieur même à la justice, non pas seulement à nos actes et à nos juges.
    25. Connaissance de la misère
      Peut-être rien ne différencie-t-il les hommes et les époques autant que le degré différent de la connaissance qu’ils ont respectivement de la misère : misère de l’âme comme du corps. Pour ce qui est de cette dernière, nous autres aujourd’hui, en dépit de nos infirmités et de nos fragilités, nous sommes peut-être tout à la fois des galvaudeurs et des extravagants par manque d’une riche expérience de soi : cela comparé à une époque de la crainte — la plus longue de toutes les époques — où l’individu avait à se protéger par ses propres moyens contre la violence et devait dans ce but être soi-même un individu violent. Jadis un homme passait par une riche école de tortures et de privations physiques et reconnaissait même dans une sorte de cruauté pour lui-même, dans un exercice volontaire de la douleur, un moyen nécessaire à sa conservation ; jadis on formait son entourage à supporter la douleur, on faisait volontiers souffrir et l’on assistait à ce que d’autres subissaient de plus atroce dans ce genre, sans autre sentiment que celui de sa propre sécurité. Mais pour ce qui est de la misère de l’âme, j’examine à présent chaque individu pour voir s’il la connaît par expérience ou par simple description ; s’il estime quand même nécessaire de simuler cette connaissance pour se donner l’apparence d’une culture raffinée, ou bien s’il ne croit pas dans le fond de son âme à la réalité de grandes douleurs de l’âme et qu’il lui arrive, lorsqu’il en entend parler comme lorsqu’il entend nommer de grandes épreuves physiques, de ne penser qu’à ses maux de dents et d’estomac. Or il me semble qu’il en est ainsi maintenant de la plupart. Du manque général d’expériences sous ce double rapport, et du fait qu’il est devenu plus rare de voir souffrir, il résulte désormais une conséquence importante : on répugne à présent à la douleur beaucoup plus que ne le faisaient les hommes jadis, on la calomnie plus que jamais, rien que la présence de la douleur en tant que contenu de réflexion est jugée à peine tolérable, et l’on en tient rigueur à l’ensemble de l’existence jusqu’à lui en faire un cas de conscience. L’apparition de philosophies pessimistes n’est absolument pas le symptôme de grandes, effroyables détresses ; mais cette remise en question de la valeur de toute vie se remarque à des époques où le raffinement et l’allégement de l’existence portent à juger comme trop sanglantes, trop cruelles les inévitables piqûres de moustiques faites à l’âme et au corps, époques où la pauvreté en expériences réelles de la douleur tend à faire accréditer de communes représentations torturantes en tant que souffrance d’une espèce supérieure. Il y aurait bien un remède contre les philosophies pessimistes, contre l’hypersensibilité qui me semble la véritable « misère du temps présent » : mais peut-être la recette du remède sonne-t-elle trop cruellement aux oreilles et la compterait-on au nombre des indices, en vertu desquels on juge à présent que « l’existence est quelque chose de mauvais. » Voici donc cette recette contre « la misère » : la misère.
    26. Ce que d’autres savent de nous
      Ce que nous savons de nous-mêmes et gardons dans la mémoire n’est point si décisif que l’on croit pour le bonheur de notre vie. Le jour vient où ce que d’autres savent de nous (ou prétendent savoir) nous tombent sur le dos, et dès lors nous reconnaissons que c’est là l’élément qui l’emporte. On vient plus facilement à bout de sa mauvaise conscience que de sa mauvaise réputation.
    27. Où le bien commence
      Là où la faible vision du regard cesse de discerner la nature perverse d’une impulsion en raison de sa subtilité, l’homme se croit dans le royaume du bien et désormais le sentiment d’y être entré communique son agitation à toutes les impulsions que la mauvaise conscience avait menacées et refoulées, tels les sentiments de sécurité, de réconfort, de bienveillance. Ainsi : plus s’estompe le regard et davantage paraît s’étendre le domaine du bien ! D’où l’humeur sombre et le chagrin des grands penseurs, qui tient de la mauvaise conscience !
    28. Le sens de la noblesse
      Qu’est-ce qui constitue la noblesse d’un être ? Certainement pas que l’on fasse un sacrifice : même le furieux débauché fait des sacrifices. Certainement pas que l’on cède à une passion ; il y a des passions méprisables. Certainement pas que l’on fasse quelque chose pour autrui et sans égoïsme ; peut-être la conséquence de l’égoïsme est-elle précisément la plus forte chez les plus nobles. — Ce qui fait la noblesse d’un être, c’est que la passion qui l’affecte est une singularité, sans que lui-même en sache rien ; c’est l’usage d’un critère rare et singulier et presque d’une folie ; la sensation de chaleur dans les choses qui restent froides pour tous les autres ; l’intuition de valeurs pour lesquelles on n’a pas encore inventé de balance ; l’holocauste offert sur les autels d’un dieu inconnu ; la bravoure sans aspiration aux honneurs; la modestie qui abonde en ressources et enrichit les hommes et les choses. Jusqu’à présent c’était par conséquent la rareté et l’inconscience de cette rareté qui faisaient la noblesse d’un être. Mais que l’on considère bien que pareille norme suppose un jugement inéquitable porté sur toute chose habituelle, immédiate, indispensable, en un mot sur tout ce qui contribuait le plus à la conservation de l’espèce et d’une manière absolue sur la règle même de l’humanité jusqu’alors, que l’on calomnie de la sorte en faveur des exceptions. Se faire l’avocat de la règle, voilà peut-être la forme et la finesse suprêmes en quoi se révélerait ici-bas le sens de la noblesse.
    29. Contre les calomniateurs de la Nature
      Ceux-là sont pour moi des hommes désagréables, chez qui toute propension naturelle devient aussitôt morbide, agissant de façon déformante, voire honteuse — ce sont eux qui nous ont insinué la pensée que les tendances et les impulsions humaines étaient perverses : ce sont eux les responsables de notre grande injustice à l’égard de notre nature, à l’égard de toute nature ! Il est assez d’hommes qui ont le droit de s’abandonner avec grâce et insouciance à leurs impulsions : mais s’ils ne le font point, c’est par peur de cette imaginaire « essence perverse » de la nature ! De là vient qu’il se trouve si peu de noblesse parmi les hommes : noblesse dont la caractéristique sera toujours de ne point avoir crainte de soi-même, de ne rien attendre de honteux de soi et de voler sans scrupule vers où nous entraîne notre élan — nous autres oiseaux nés libres ! Où que nous porte notre vol, ce sera toujours au sein d’un espace libre et ensoleillé !
    30. L’histoire de tous les jours
      Qu’est-ce qui fait chez toi l’histoire de tous les jours ? Considère les habitudes qui la composent : sont-elles le produit d’innombrables petites lâchetés et paresses, ou celui de ton courage et de ton ingénieuse raison ? Si différentes que soient l’une et l’autre alternatives : il serait possible que les hommes te décernent les mêmes louanges et que, dans l’un comme dans l’autre cas, tu leurs fusses effectivement de la même utilité. Mais les louanges, l’utilité, et la respectabilité peuvent suffire à qui ne veut avoir qu’une bonne conscience — non pas à toi, sondeur de reins, qui as une science de la conscience !
    31. Au moment de se revoir
      A : Je ne te comprends plus tout à fait. Tu cherches ? Où donc, au sein du monde, qui passe maintenant pour réel, se trouvera un coin à toi, où se trouveras ton étoile ? Où donc sera ta place au soleil en sorte que, toi aussi, tu jouisses d’un excédent de bien-être, et que se justifie ton existence ? Puisse chacun n’en avoir cure que pour lui-même – voilà ce que tu sembles dire — et cesse une fois pour toutes de discourir de l’intérêt général, de se préoccuper du sort d’autrui et de la société !
      — B : Mon ambition est bien plus grande, et je ne suis point un chercheur. Ce que je veux, c’est me créer un soleil personnel.
    32. Les médecins de l’âme et la douleur
      Tous les prédicateurs de morale comme aussi tous les théologiens ont une commune inconvenance : ils cherchent à persuader les hommes qu’ils seraient au plus mal et qu’une cure dernière, dure et radicale, leur serait indispensable. Et parce que les hommes sans exception ont prêté une oreille attentive durant des siècles à pareils maîtres, quelque chose de cette superstition qu’ils se trouvaient au plus mal, a fini par susciter en eux comme un réel besoin : si bien que désormais ils ne sont que trop disposés à gémir, à ne trouver plus rien de bon à la vie, et que les uns et les autres prennent des airs affligés comme si la vie était par trop insupportable. En, vérité, ils sont irréductiblement sûrs de leur vie, ils en sont furieusement amoureux — et pleins d’indicibles ruses et de subtilités pour briser l’élément désagréable et ôter son épine à la douleur, au malheur. Il me semble que c’est toujours de façon exagérée que l’on croit devoir parler de la douleur et du malheur, comme si c’était une affaire de bienséance que de surenchérir ici : on a soin de taire intentionnellement qu’il existe d’innombrables remèdes contre la douleur, tels les stupéfiants, la fiévreuse hâte des pensées, une position paisible, ou encore des souvenirs, des intentions, des espoirs, bon ou mauvais, et toutes sortes de fiertés et de compassions qui ont la vertu d’exercer un effet presque anesthésiant : tandis que les suprêmes degrés de la douleur constituent autant d’états d’impuissance. Nous nous entendons parfaitement à arroser de suavités nos amertumes, notamment les amertumes de l’âme : nous disposons de ressources dans notre courage et notre sublimité, de même que dans les nobles délires de la soumission et de la résignation. Une perte se ressent à peine une heure durant comme une perte : d’une quelconque manière il se trouve que du même coup un don nous est tombé du ciel — une nouvelle force par exemple : ne serait-ce qu’une nouvelle occasion de force ! Que de fantasmagories les prédicateurs de morale n’ont-ils pas produits au sujet de la « misère » de l’homme méchant ! Que de mensonges au sujet du malheur de l’homme passionné ! — oui, ici mentir, c’est bien le mot propre : ils ont eu sans doute parfaitement connaissance de la surabondante félicité de pareils hommes, mais ils l’ont tue systématiquement parce qu’elle constituait une réfutation de leur théorie, laquelle voudrait que toute félicité ne commence qu’avec la destruction de la passion et le silence de la volonté ! Et pour ce qui est du remède prescrit par tous ces médecins de l’âme et leur préconisation d’une cure radicale et dure, il est permis de se demander : cette vie qui est la nôtre est-elle assez douloureuse et importune pour qu’il soit avantageux de l’échanger contre une stoïque et pétrifiante manière de vivre ? Nous ne nous sentons pas suffisamment mal pour devoir nous trouver mal dans le genre stoïque.
    33. Loisir et désœuvrement
      Il y a une barbarie propre au sang « peau-rouge » dans la soif de l’or chez les Américains : et leur hâte sans répit au travail — le vice proprement dit du Nouveau Monde — déjà commence à barbariser par contamination la vieille Europe et à y répandre une stérilité de l’esprit tout à fait extraordinaire. Dès maintenant on y a honte du repos : la longue méditation provoque presque des remords. On ne pense plus autrement que montre en main, comme on déjeune, le regard fixé sur les bulletins de la Bourse — on vit comme quelqu’un qui sans cesse « pourrait rater » quelque chose. « Faire n’importe quoi plutôt que rien » — ce principe aussi est une corde propre à étrangler toute culture et tout goût supérieurs. Et de même que visiblement toutes les formes périssent à cette hâte des gens qui travaillent, de même aussi périssent le sentiment de la forme en soi, l’ouïe et le regard pour la mélodie des mouvements. La preuve en est cette grossière précision, que l’on exige partout à présent dans toutes les situations où l’homme pour une fois voudrait être probe avec les hommes, dans les contacts avec les amis, les femmes, les parents, les enfants, les maîtres, les élèves, les chefs et les princes — on n’a plus de temps ni de force pour des manières cérémonieuses, pour de l’obligeance avec des détours, pour tout l’esprit de la conversation et pour tout otium en général. Car la vie à la chasse du gain contraint sans cesse à dépenser son esprit jusqu’à épuisement alors que l’on est constamment préoccupé de dissimuler, de ruser ou de prendre de l’avantage : l’essentielle vertu, à présent, c’est d’exécuter quelque chose en moins de temps que ne le ferait un autre. Et de la sorte, il ne reste que rarement des heures où la probité serait permise : mais à pareilles heures on se trouve las et l’on désire non seulement pouvoir se « laisser aller », mais aussi s’étendre largement et lourdement. C’est conformément à cette pente que l’on rédige maintenant ses lettres :  lettres dont le style et l’esprit seront toujours le « signe du temps » proprement révélateur. S’il est encore quelque plaisir à la vie de société et aux arts, ils sont du genre de ceux que se réservent des esclaves abrutis par les corvées. Quelle affliction que cette modestie de la « joie » chez nos gens cultivés et incultes ! Quelle affliction que cette suspicion croissante à l’égard de toute joie ! Le travail est désormais assuré d’avoir toute la bonne conscience de son côté : la propension à la joie se nomme déjà « besoin de repos » et commence à se ressentir comme un sujet de honte. « Il faut bien songer à sa santé » — ainsi s’excuse-t-on lorsqu’on est pris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, il se pourrait bien qu’on en vînt à ne point céder à un penchant pour la vita contemplativa (c’est-à-dire pour aller se promener avec ses pensées et ses amis) sans mauvaise conscience et mépris de soi-même. — Eh bien ! autrefois, c’était tout le contraire : c’était le travail qui portait le poids de la mauvaise conscience. Un homme de noble origine cachait son travail, quand la nécessité le contraignait à travailler. L’esclave travaillait obsédé par le sentiment de faire quelque chose de méprisable en soi. « La noblesse et l’honneur sont seuls admis à l’otium et à la bellum » : voilà ce que proclamait la voix du préjugé antique !
    34. Plutôt sourd qu’abasourdi
      Autrefois on cherchait à se faire une réputation : ceci ne saurait plus suffire à présent que le marché est devenu trop vaste — il faut que ce soit un tapage. La conséquence en est que de bonnes gorges aussi s’égosillent, et que les meilleurs articles sont offerts par des voix enrouées ; sans cris du marché, sans enrouement, point de génie reconnu désormais. Voilà sans doute une mauvaise époque pour le penseur ; il faut qu’il apprenne à trouver son silence entre deux bruits et contrefasse le sourd jusqu’à ce qu’il le soit effectivement. Tant qu’il ne l’a pas appris, il risque sans doute de périr d’impatience et de maux de tête.
    35. Vita femina
      Discerner les beautés d’un ouvrage — aucun savoir, aucune bonne volonté n’y suffisent : il faut bien le plus rare et le plus heureux des hasards pour qu’une fois le voile de nuages vienne à se retirer de ces cimes, et qu’elles nous apparaissent embrasées de soleil. Il ne faut pas seulement que nous vous trouvions juste à l’endroit voulu pour le voir : il faut encore que notre âme elle-même ait retiré le voile de ses propres sommets, et qu’elle ait besoin d’une expression et d’une parabole extérieures, comme pour avoir un appel et devenir maîtresse d’elle-même. Mais il est si rare que tout ceci coïncide, que je croirais volontiers que les suprêmes sommets de tout bien, qu’il s’agisse d’une œuvre, d’une action, de l’homme, de la nature, sont demeurés quelque chose de caché et de voilé aux yeux de la plupart et même des meilleurs : mais ce qui se dévoile à nous, se dévoile à nous une seule fois ! Les Grecs priaient sans doute : « Que tout ce qui est beau revienne deux ou trois fois ! » — Hélas ! Ils avaient une bonne raison d’invoquer les dieux, car la réalité non divine ne nous donne absolument pas le Beau ou elle ne l’accorde qu’une seule fois ! Je veux dire que le monde abonde de belles choses, mais n’en est pas moins pauvre, très pauvre en beaux instants et en belles révélations de pareilles choses. Mais peut-être cela fait-il le charme le plus puissant de la vie : elle est couverte d’un voile tissé d’or, un voile de belles possibilités, qui lui donne une allure prometteuse, effarouchée, pudique, ironique, apitoyée, séduisante. Oui, la vie est femme !
    36. En quel sens la morale est à peu près indispensable
      L’homme nu d’ordinaire offre un aspect honteux — je ne parle que de nous autres Européens — et du tout des Européennes ! À supposer que, par l’espièglerie d’un magicien, la plus joyeuse compagnie de convives se vît soudain dévoilée et dévêtue, je crois bien que c’en serait fait non seulement de la bonne humeur mais aussi de l’appétit — nous autres Européens, semble-t-il, ne saurions du tout nous passer d’aucune mascarade qui se nomme vêtement. Mais le travestissement des « hommes moraux », leur dissimulation sous des formules morales et des notions de bienséances, en un mot toute cette façon bienveillante de cacher nos actes sous les notions de devoir, de vertu, d’esprit civique, d’honorabilité, de renoncement à soi-même, n’aurait-elle pas également ses valables raisons ? Non que j’entende par là qu’il s’agisse de masquer la méchanceté et la bassesse humaines, la bête féroce en nous ; ma pensée, tout au contraire, est que c’est en tant que bêtes apprivoisées que nous offrons un aspect honteux et avons besoin d’un travestissement moral — qu’en Europe l’« homme intérieur » est loin d’être assez mauvais pour oser « se faire voir », loin d’être assez féroce pour paraître beau. Devenu un animal malingre et infirme, l’Européen se déguise avec de la morale ; presque un avorton, faible et gauche, il a de bonnes raisons de se « domestiquer ». Et ce déguisement, ce n’est pas du tout la férocité de l’animal de proie qui l’érige, c’est l’animal grégaire dans sa médiocrité profonde, dans l’angoisse et l’ennui de sa propre nature. Attifé de morale — l’Européen, avouons-le — est assuré de plus de distinction, de plus d’importance, de plus de respectabilité ; il en devient presque un objet de dévotion.
    37. Quel est le sceau de la liberté acquise ?
      Ne plus avoir honte de soi-même.
    38. Amitiés d’astres
      Nous étions amis et nous sommes devenus étrangers l’un à l’autre. Mais il est bon qu’il en soit ainsi, et nous ne chercherons pas à nous le dissimuler ni à l’obscurcir comme si nous devons en avoir honte. Tels deux navires dont chacun poursuit sa voie et son but propres ; ainsi sans doute nous pouvons nous croiser et célébrer des fêtes entre nous comme nous l’avons déjà fait — et alors les bons navires reposaient côte à côte dans le même port, sous le soleil, si calmes qu’on eût dit qu’ils fussent déjà au but et n’eussent eu que la même destination. Mais ensuite l’appel irrésistible de notre mission nous poussait à nouveau loin l’un de l’autre, chacun sur des mers, vers des parages, sous des soleils différents — peut-être pour ne plus jamais nous revoir, peut-être aussi pour nous revoir une fois de plus, mais sans plus nous reconnaître : des mers et des soleils différents ont dû nous changer ! Que nous dussions devenir étrangers l’un à l’autre, tel le voulait la loi au-dessus de nous : c’est par là même que nous devons devenir l’un pour l’autre plus respectables ! C’est par là même que la pensée de notre amitié d’autrefois doit nous être plus sacrée’ ! Il est probablement une immense courbe invisible, une immense voie stellaire où nos routes et nos buts divergents se trouvent inscrits comme d’infimes trajets — élevons-nous à cette pensée ! Mais notre vie est trop brève, notre vision trop faible pour que nous puissions être davantage que des amis au sens de cette possibilité sublime ! Et ainsi nous voulons croire à notre amitié d’astres, dussions-nous être ennemis sur la terre.
    39. Hommes préliminaires
      Je salue tous les signes qui annoncent l’avènement d’une époque virile et belliqueuse qui saura avant tout remettre en honneur le courage ! Car elle préparera la voie d’une époque encore supérieure et concentrera la force dont aura besoin cette époque à venir — époque qui portera l’héroïsme dans le domaine de la connaissance et qui livrera des guerres pour l’amour de la pensée et de ses conséquences. Pour cela, il est maintenant nécessaire de beaucoup de courageux précurseurs qui ne sauraient simplement surgir du néant — ni davantage de la civilisation et de l’éducation déliquescente et visqueuse de nos grandes villes : des hommes qui, silencieux, solitaires et résolus, sachent trouver leur satisfaction à persévérer dans une activité invisible : des hommes qui, par une inclination intérieure, recherchent dans les choses ce qu’il faut surmonter en elles : des hommes à qui la gaieté, la patience, la simplicité, le mépris des grandes vanités soient aussi propres que la générosité dans la victoire et l’indulgence pour les petites vanités de tous les vaincus : des hommes doués d’un jugement perspicace à l’égard de tout vainqueur et conscients de la part du hasard à toute victoire, à toute gloire ; des hommes ayant leurs propres fêtes, leurs propres jours ouvrables, leurs propres temps de deuil, habitués à commande avec assurance, également prêts à obéir, dès qu’il importe, dans l’un comme dans l’autre cas également fiers, servant également leur propre cause ; des hommes plus exposés au danger, des hommes plus féconds, des hommes plus heureux ! Car croyez-moi ! le secret de récolter la plus grande fécondité, la plus grande jouissance de l’existence, consiste à vivre dangereusement ! Construisez vos villes au pied du Vésuve ! Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! Vivez en état de guerre avec vos semblables et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants tant que vous ne pourrez être vous-mêmes dominateurs et propriétaires, vous autres hommes de la connaissance ! Les temps seront bientôt révolus où il pouvait vous suffire de vivre cachés au fond des bois tels des cerfs effarouchés ! Enfin la connaissance va étendre la main sur ce qui lui revient en propre : elle désirera régner et posséder et vous régnerez et vous posséderez avec elle !
    40. Aux prédicateurs de la morale
      Je ne ferai point de morale, mais à ceux qui la font, je donne ce conseil : si vous tenez absolument à faire perdre aux conditions et aux choses les meilleures tout honneur et toute valeur, continuez comme précédemment à les avoir constamment à la bouche ! Mettez-les au sommet de votre morale du matin au soir ne parlez que du bonheur de la vertu, de la quiétude de l’âme, de la justice immanente et de l’équité : du train où vous allez, toutes ces bonnes choses finiront par avoir pour elles la popularité et la publicité de la rue ; mais dès ce moment, tout ce qui y est d’or sera usé, bien plus : tout ce qu’elles contiennent d’or y sera converti en plomb. En vérité, vous êtes passés maîtres dans la contre-alchimie, dans la dépréciation de ce qu’il y a de plus précieux ! Tentez pour une fois un autre remède, pour ne pas obtenir le contraire de ce que vous cherchez : niez ces choses excellentes, privez-les des applaudissements de la populace, arrêtez-en le cours facile, faites-en de nouveau les pudeurs cachées de quelques âmes solitaires, dites : que la morale soit quelque chose d’interdit ! Peut-être rallierez-vous ainsi cette catégorie d’hommes, j’entends les héroïques, qui seuls importent à votre cause. Mais alors il faut aussi qu’il y ait en elle quelque chose de redoutable et non, comme précédemment, de quoi inspirer le dégoût ! Ne dirait-on pas aujourd’hui à l’égard de la morale comme disait Maître Eckart : « Je prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu » ?
    41. Pourquoi nous paraissons être « épicuriens »
      Nous autres hommes modernes, nous sommes prudents à l’égard des convictions dernières ; notre défiance guette les fascinations et les pièges auxquels la conscience se laisse prendre dans toute forte croyance, dans tout oui, tout non absolus : comment cela s’explique-t-il ? Peut-être par le fait que, pour une bonne part, on peut y reconnaître la vigilance de l’« enfant qui s’est brûlé », de l’idéaliste désabusé, pour une autre, meilleure part, aussi la curiosité jubilante de celui qui autrefois se tenait confiné dans un coin et qui, après avoir été exaspéré par son coin, se trouve désormais dans la félicité et l’enthousiasme de l’« illimité » du « plein-air en soi ». De la sorte se développe une propension presque épicurienne à connaître, qui ne lâche pas à bon marché le caractère problématique des choses ; de même se développe une répugnance pour la grandiloquence des paroles et des attitudes moralisantes, un goût qui rejette toutes antithèses lourdes et grossières et qui a conscience non sans orgueil de s’exercer à la circonspection. En effet, c’est là ce qui fait notre orgueil que de serrer la bride légèrement lors même de notre impétueuse poussée vers la certitude, que cette maîtrise de soi dont le cavalier fait preuve au cours de ses chevauchées les plus endiablées : car nous ne cessons de monter des bêtes enragées et fougueuses, et si nous hésitons, ce n’est sans doute pas à cause du danger…
    42. Nous autres « sans-patrie »
      Il ne manque point parmi les Européens d’aujourd’hui de ces hommes qui ont le droit de se nommer « sans-patrie » en un sens qui les distingue et les honore — qu’à ceux-là précisément ma secrète sagesse et ma gaya scienza soient expressément confiées ! Car leur sort est dur, leur espérance incertaine, c’est un tour de force que de leur inventer quelque consolation — mais à quoi bon ! Nous autres enfants de l’avenir, comment pourrions-nous être chez nous dans pareil aujourd’hui ! Nous sommes réfractaires à tout idéal en vertu duquel l’un d’entre nous pourrait ne pas se sentir trop dépaysé dans cette période transitoire, fragile et brisée ; mais quant aux « réalités » de celle-ci, nous ne croyons pas qu’elles soient durables. La couche de glace qui porte encore aujourd’hui est déjà beaucoup amincie : le vent de dégel souffle, et nous autres sans-patrie sommes nous-mêmes quelque chose qui brise la glace et autres réalités trop minces… Nous ne « conservons » rien, nous ne voulons pas non plus revenir à aucune sorte de passé, nous ne sommes absolument pas « libéraux », nous ne travaillons pas au « progrès », nous n’avons pas besoin de nous boucher les oreilles au chant d’avenir des sirènes du marché — ce qu’elles chantent : « égalité des droits », « société libre », « ni maîtres ni esclaves », — voilà qui ne nous séduit guère ! — nous ne tenons simplement pas pour souhaitable que le royaume de la justice et de la concorde soit fondé ici-bas (parce que ce serait sous tous les rapports le royaume de la médiocrisation et de la chinoiserie), nous nous réjouissons de tous ceux qui, pareils à nous, aiment le danger, la guerre, l’aventure, qui ne se laissent pas accommoder, prendre, réconcilier ni laminer. Nous nous comptons nous-mêmes parmi les conquérants, nous réfléchissons à la nécessité d’une nouvelle hiérarchie et aussi d’un nouvel esclavage — car tout renforcement, toute élévation du type « homme » supposent aussi une nouvelle sorte d’esclavage — n’est-il pas vrai ? Avec tout cela, il faut que nous soyons on ne peut plus mal à l’aise au sein d’une époque qui revendique l’honneur d’être la plus humaine, la plus douce, la plus équitable qui ait encore été sous le soleil. Ce qui pis est, c’est que pareilles belles paroles suscitent en nous des arrière-pensées d’autant plus laides ! Que nous n’y voyons autres choses que l’expression — et aussi la mascarade — du profond affaiblissement, de la lassitude, de l’âge, de la décrépitude ! Que nous importe le genre de clinquant dont un malade attife sa faiblesse ! Libre à lui de l’exhiber comme sa vertu — il est indubitable que la faiblesse rend doux, oh ! si doux, si équitable, si inoffensif, si « humain » ! La « religion de la pitié » que l’on voudrait nous persuader d’adopter — oh ! nous ne connaissons que trop bien ces hystériques hommelettes et femmelettes qui aujourd’hui ont besoin de se voiler et de s’affubler précisément de cette religion-là ! Nous ne sommes pas des humanitaires ; nous n’oserions jamais nous permettre de parler de notre « amour de l’humanité » — aucun d’entre nous n’est assez comédien pour cela ! Ou ni assez saint-simonien, ni assez français ! Il faut vraiment être affecté d’un excédent gaulois d’excitabilité érotique et d’impatience amoureuse pour aller se frotter de bonne foi dans son ardeur à l’humanité même… à l’humanité ! Y eût-il jamais vieille femme plus odieuse parmi toutes les vieilles femmes ? (— à moins que ce ne dût être alors la « vérité » : question réservée aux philosophes). Non, nous n’aimons pas l’humanité ; mais d’autre part, nous sommes bien loin d’être assez « allemand » au sens où le mot « deutsch » a cours aujourd’hui, pour nous faire les porte-parole du nationalisme et de la haine raciale, pour nous réjouir de l’infection nationaliste grâce à laquelle à présent les peuples en Europe se barricadent l’un contre l’autre et se mettent réciproquement en quarantaine. Nous sommes trop désinvoltes pour cela, trop malicieux, trop gâtés, mais aussi trop avertis, nous avons trop voyagé ; nous préférons de beaucoup vivre sur les montagnes, à l’écart, « inactuel », dans des siècles passés ou à venir, rien que pour nous épargner la colère silencieuse à laquelle nous serions condamnés en tant que témoins d’une politique qui rend l’esprit allemand stérile en le rendant vaniteux, et qui de surcroît est une petite politique : — pour que sa propre création ne se décompose aussitôt, ne lui faut-il pas la situer entre deux haines mortelles ? Ne faut-il pas qu’elle vise à éterniser la morcellement de l’Europe en petits États ?… Nous autres sans-patrie, nous sommes quant à la race et quant à l’origine, trop nuancés et trop mélangés, en tant qu’« hommes modernes », et par conséquent trop peu tentés de prendre part à cette débauche et à ce mensonge de l’auto-idolâtrie raciale qui aujourd’hui s’exhibe en Allemagne en tant que signe distinctif des vertus allemandes et qui chez le peuple du « sens historique » donne doublement l’impression de la fausseté et de l’inconvenance. Nous sommes, en un mot, — et ce sera ici notre parole d’honneur ! — de bons Européens, les héritiers de l’Europe, héritiers riches et comblés, mais héritiers aussi infiniment redevables de plusieurs millénaires d’esprit européen : comme tels aussi à la fois issus du christianisme et antichrétiens, et précisément, parce qu’issus de lui, et que nos ancêtres étaient chrétiens d’une probité chrétienne radicale, qui ont sacrifié volontairement leur bien, leur sang, leur état, leur patrie à leur foi. Nous autres — nous faisons de même. En faveur de quoi donc ? De notre incroyance ? De toute sorte d’incroyance ? Non, vous le savez beaucoup mieux, mes amis ! Le oui caché en vous est plus fort que toutes sortes de non et de peut-être, dont vous souffrez solidairement avec votre époque ; et si même vous deviez gagner la mer, vous autres émigrants, ce qui vous y pousserait, vous aussi, serait encore une croyance !
    43. « Et nous redevenons limpides »
      Nous autres généreux et riches de l’esprit, qui pareils à des fontaines publiques nous tenons au bord de la route et ne voulons défendre à personne de venir puiser en nous : nous ne savons malheureusement pas nous défendre lorsque nous le voudrions, nous ne pouvons empêcher par rien que l’on nous rende troubles, sombres — que l’époque à laquelle nous vivons jette en nous ce qu’elle a de « plus actuel », ses oiseaux sales leur ordure, les gamins leurs colifichets, les voyageurs épuisés qui se reposent auprès de nous leurs petites et grandes misères. Mais nous ferons ainsi que nous l’avons fait depuis toujours : nous absorbons ce que l’on jette en nous, dans notre profondeur, — car nous sommes profonds, nous n’oublions pas — et nous redevenons limpides
    44. La grande santé
      Nous autres qui sommes nouveaux, sans nom, difficiles à comprendre, nous autres prémices d’un avenir encore incertain — nous avons besoin pour un nouveau but d’un moyen également nouveau, c’est-à-dire d’une nouvelle santé, plus vigoureuse, plus maligne, plus tenace, plus téméraire, plus joyeuse que ne le fut toute santé jusqu’alors. Celui dont l’âme aspire à vivre toute l’ampleur des valeurs et des aspirations qui ont prévalu, jusqu’alors, à faire le périple de toutes les rives de cette Méditerranée idéale, celui qui veut savoir par les aventures de son expérience la plus personnelle, ce qui se passe dans l’âme d’un conquérant et d’un explorateur de l’idéal, dans l’âme d’un artiste, d’un saint, d’un législateur, d’un sage, d’un savant, d’un homme pieux, d’un devin, d’un d’homme divinement mis à part, d’ancien style : celui-là a besoin en tout premier lieu d’une chose : la grande santé. Cette sorte de santé que non seulement on possède, mais que l’on acquiert et que l’on doit encore acquérir sans cesse, parce qu’on l’abandonne à nouveau, qu’on ne cesse pas de l’abandonner à nouveau… Et maintenant — pour avoir été pendant longtemps en route, nous autres Argonautes de l’idéal, plus courageusement que de raison, et nonobstant maints naufrages et dommages, jouissant d’une santé meilleure qu’on ne voudrait nous le permettre, d’une santé redoutable, à toute épreuve — maintenant il nous semble qu’à titre de récompense, nous soyons en vue d’une terre inexplorée dont nul encore n’a délimité les frontières, d’un au-delà de toutes les terres, de tous les recoins jusqu’alors connus de l’idéal, d’un monde d’une telle surabondance de choses belles, étranges, problématiques, effrayantes et divines que notre curiosité autant que notre soif de possession s’en trouvent mises hors d’elles-mêmes — oh, tant et si bien que rien désormais ne saurait plus nous rassasier ! Après de pareilles perspectives, avec pareille faim ardente dans la conscience et le savoir, comment pouvoir encore nous contenter de l’homme actuel ? Ce qui est suffisamment grave, mais inévitable, c’est que nous ayons du mal à prêter sérieusement attention à ses buts et à ses espérances les plus dignes, que peut-être nous ne puissions pas même y prêter attention. Un autre idéal marche devant nous, un idéal singulièrement séduisant, plein de risques, auquel nous ne voudrions encourager personne, parce que nous ne voyons personne à qui nous puissions délibérément en conférer le droit : l’idéal d’un esprit qui, de façon naïve, c’est-à-dire involontaire et par une sorte d’abondance et de puissance exubérante, s’amuse de tout ce qui jusqu’à présent passait pour sacré, bon, intangible, divin : pour qui les choses suprêmes où le peuple trouve à juste titre ses critères de valeur ne signifieraient autre chose que danger, déchéance, abaissement, ou tout au moins relâche, aveuglement, et parfois oubli de soi-même ; l’idéal d’un bien-être et d’une bienveillance, à la fois humain et surhumain, qui paraîtra assez souvent inhumain, par exemple lorsqu’il se montrera à l’égard de tout le terrestre sérieux qui a prévalu jusqu’alors à l’égard de toute sorte de solennité dans le geste, la parole, le ton, le regard, la morale, comme la parodie la plus concrète et la plus involontaire de ces derniers — idéal à partir duquel, malgré tout, le grand sérieux s’annoncerait peut-être réellement, le point d’interrogation essentiel serait enfin posé, tandis que le destin de l’âme change, que l’aiguille avance sur le cadran, que la tragédie commence.
    45. Le « voyageur » parle
      Pour considérer à distance notre moralité européenne, pour la confronter avec d’autres moralités, antérieures ou futures, il faut procéder à la manière du voyageur qui cherche à se rendre compte de la hauteur des tours d’une cité : pour cela, il quitte la cité. Des « pensées sur les préjugés moraux », pour qu’elles ne soient derechef des préjugés sur des préjugés, supposent une position en dehors de la morale, un quelconque au-delà du bien et du mal, vers lequel il faut monter, grimper, voler — et en l’occurrence dans tous les cas, un au-delà de notre notion du bien et du mal, une liberté à l’égard de toute « Europe », celle-ci considérée en tant que totalité des jugements de valeurs impératifs qui sont entrés dans notre sang. Que ce soit justement là-dehors et là-haut que l’on veuille se rendre, voilà peut-être une petite folie, l’exigence d’un singulier, d’un déraisonnable « tu dois » — car nous autres esprits connaissants, nous aussi avons nos idiosyncrasies du « self-arbitre » : parvenir là-haut, la question est de savoir si on le peut. Ceci paraît dépendre de multiples conditions : l’essentiel est de savoir si nous sommes assez légers ou trop lourds — problème de notre « pesanteur spécifique ». Il faut être très léger pour se laisser pousser par sa volonté de connaître jusque dans un pareil lointain et, pour ainsi dire, au-delà de son époque, afin d’acquérir un regard qui embrasse des millénaires, et d’avoir de surcroît le ciel pur dans ce regard ! Il faut s’être détaché de tout ce qui justement nous oppresse, nous entrave, nous accable, nous alourdit, nous autres Européens. L’homme d’un pareil au-delà, qui veut discerner les suprêmes évaluations de valeur de son époque, doit au préalable « surmonter » l’esprit de cette époque au-dedans de lui-même — c’est son épreuve de force — et par conséquent non seulement son époque, mais aussi ses propres répugnances ressenties jusqu’alors pour cette époque, sa propre opposition contre elle, sa difficulté d’y vivre, son inactualité, son romantisme…

L’insurrection qui vient – comité invisible (2007)

Présentation de l’éditeur

Chaque secteur spécialisé de la connaissance fait à sa manière le constat d’un désastre. Les psychologues attestent d’inquiétants phénomènes de dissolution de la personnalité, d’une généralisation de la dépression qui se double, par points, de passages à l’acte fou. Les sociologues nous disent la crise de tous les rapports sociaux, l’implosion-recomposition des familles et de tous les liens traditionnels, la diffusion d’une vague de cynisme de masse ; à tel point que l’on trouve dorénavant des sociologues pour mettre en doute l’existence même d’une quelconque «société». Il y a une branche de la science économique – l’«économie non autistique» – qui s’attache à montrer la nullité de tous les axiomes de la prétendue «science économique». Et il est inutile de renvoyer aux données recueillies par l’écologie pour dresser le constat de la catastrophe naturelle.

Appréhendé ainsi, par spécialité, le désastre se mue en autant de «problèmes» susceptibles d’une «solution» ou, à défaut, d’une «gestion». Et le monde peut continuer sa tranquille course au gouffre.

Le Comité invisible croit au contraire que tous les remous qui agitent la surface du présent émanent d’un craquement tectonique dans les couches les plus profondes de la civilisation. Ce n’est pas une société qui est en crise, c’est une figure du monde qui passe. Les accents de fascisme désespéré qui empuantissent l’époque, l’incendie national de novembre 2005, la rare détermination du mouvement contre le CPE, tout cela est témoin d’une extrême tension dans la situation. Tension dont la formule est la suivante : nous percevons intuitivement l’étendue de la catastrophe, mais nous manquons de tout moyen pour lui faire face.

L’insurrection qui vient tâche d’arracher à chaque spécialité le contenu de vérité qu’elle retient, en procédant par cercles. Il y a sept cercles, bien entendu, qui vont s’élargissant. Le soi, les rapports sociaux, le travail, l’économie, l’urbain, l’environnement, et la civilisation, enfin. Arracher de tels contenus de vérité, cela veut dire le plus souvent : renverser les évidences de l’époque. Au terme de ces sept cercles, il apparaît que, dans chacun de ces domaines, la police est la seule issue au sein de l’ordre existant. Et l’enjeu des prochaines présidentielles se ramène à la question de savoir qui aura le privilège d’exercer la terreur ; tant politique et police sont désormais synonymes.

L’insurrection qui vient nous sort de trente ans où l’on n’aura cessé de rabâcher que «l’on ne peut pas savoir de quoi la révolution sera faite, on ne peut rien prévoir». De la même façon que Blanqui a pu livrer les plans de ce qu’est une barricade efficace avant la Commune, nous pouvons déterminer quelles voies sont praticables hors de l’enfer existant, et lesquelles ne le sont pas. Une certaine attention aux aspects techniques du cheminement insurrectionnel n’est donc pas absente de cette partie. Tout ce que l’on peut en dire ici, c’est qu’elle tourne autour de l’appropriation locale du pouvoir par le peuple, du blocage physique de l’économie et de l’anéantissement des forces de police.

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La force du vivant – Jean Dorst (1979)

Un monde aux ressources infinies dont l’humanité dispose de droit pour servir son être, puis son bien-être: telle a été – en gros – la définition de notre planète depuis le commencement des temps civilisés jusqu’à hier, ce prodigieux XIXe siècle qui a inventé l’industrialisation, et jusqu’au début de notre xxe qui l’a perfectionnée. Aujourd’hui, nous découvrons que les richesses de la Terre ont des limites et que le fameux « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme» peut jouer contre notre survie future quand ce n’est pas notre vie présente: la planète risque de devenir un désert stérile parce que nous ne respectons pas les rythmes de la nature, lui imposant les nôtres en souverains maîtres de la création que nous avons toujours eu la prétention d’être.

Il est urgent, il est impératif de changer d’attitude, car cet orgueil a été la mort de puissantes civilisations comme celle des Khmers ou des Mayas, il sera celle de l’Occident si nous n’adoptons pas une morale plus en rapport avec notre place réelle dans l’univers. Une place que Jean Dorst circonscrit avec lucidité dans cet exposé clair pour tous et admirablement documenté. «Nous sommes solidaires du monde vivant, dit-il, et nous devons évoluer sur le plan de l’âme comme nous l’avons fait sur celui de la technique pour être enfin … des hommes. » Pour que la force du vivant ne soit plus une force destructrice de prédateur inconscient.

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La belle France – Georges Darien (1900) – épuisé

 

Mots choisis – extraits

  1. Il est triste de voir une nation chercher à se mentir à elle-même ; à duper, par l’exposé de convictions factices, ses sentiments réels ; à se repaître d’illusions et d’impostures.
  2. Il y a quelque chose de plus terrible encore à contempler l’Ignorance agissante. C’est l’Ignorance qui n’agit pas, mais qui braille ; l’ignorance hargneuse, aveugle, jalouse, fielleuse et lâche, qui recule devant l’action et ne vit que de bravades, de déclarations et de vantardises.
  3. Ils écument, ils ragent, ils sifflent, ils déblatèrent. Qui n’ont-ils pas insulté? Ces apôtres du carnage, ces missionnaires des meurtrières revanches, n’ont de courage que dans leurs gosiers.
  4. Je suis un Sans-patrie. Je n’ai pas de patrie. Je voudrais bien en avoir une, mais je n’en ai pas. On me l’a volée, ma patrie ! À tous ceux qui ne possèdent point, à tous les pauvres, à tous ceux qui ne sont ni les laquais des riches ni les bouffons à leur service, on a volé leur patrie. À tous ceux qui sont obligés de travailler pour des salaires dérisoires qui leur permettent a peine de réparer leurs forces ; à tous ceux qui ne trouvent même pas, en retour de la sueur de sang qu’ils offrent ; le morceau de pain qu’ils demandent ; à tous ceux que leur cerveau plein désigne à la haine et dont le large front est brisé par l’indigence comme par un casque de torture ; à tous ceux qui errent le long des rues ou des routes en quête d’une pitance et d’un gîte ; à tous ceux qui renoncent à gagner leur vie et se décident à l’empoigner ; à tous ceux qui crèvent dans le fossé du chemin, dans leur taudis, sur le grabat de l’hôpital ou dans la cellule de la prison ; à tous ceux que tue la misère physique ou morale, ou qui se donnent la mort pour lui échapperont a volé leur patrie. A toutes celles dont l’immense labeur sans salaire permet à l’abjecte Société de continuer sa route imbécile ; à toutes celles dont les fiancés féconds fournissent aux éternels Molochs la chair humaine qu’ils réclament sans trêve;  à toutes celles dont les flancs stériles sont voués aux luxures assoupissantes et dont les baisers mettent le baume du vice sur les plaies vives de l’universelle détresse ; à toutes celles dont l’intelligence, la bonté, la délicatesse et la grandeur d’âme sont étouffées ainsi que des plantes mauvaises ; à toutes celles qui sont victimes, esclaves, damnées – on a volé leur patrie.
    Aux tout petits, dont l’âme a peine ouverte est flétrie par les émanations pestilentielles du marécage social ; aux enfants dont l’esprit a conçu des rêves que la liberté aurait fait naître grandioses, et que font avorter les griffes de la misère – on a volé leur patrie.

Aux armées de pauvres, aux hordes de misérables, et même aux bandes de brigands – on a volé leur patrie. Je crie : Au voleur ! De tous les hommes auxquels on fait croire que le patriotisme est un sentiment abstrait, indéfinissable, qu’il ne faut point tenter d’expliquer, mais pour lequel il est utile et glorieux de souffrir et de mourir – on a chouriné l’esprit afin de les empêcher de voir ce que c’est que la patrie.

De toutes les femmes auxquelles on persuade qu’elles doivent, par patriotisme, mener une existence de dévouement morne et stérile, de noire abnégation, qu’elles doivent sacrifier sans espoir de récompense leur vie, leurs affections, leurs rêves, et les fruits de leurs entrailles – on a étranglé l’âme et arraché le cœur afin de les empêcher de voir ce que c’est que la patrie.  De tous les enfants dont on farcit le cerveau d’abominables et ridicules légendes et des infâmes leçons du catéchisme religioso-civique – on a étouffe l’intelligence afin de les empêcher de voir ce que c’est – que la patrie.

De tous ceux qui travaillent, qui peinent, qui souffrent, et qui n’ont rien – on a tué l’énergie afin de les empêcher de voir ce que c’est que la patrie. Je crie : A l’assassin ! je crie révolte, et je crie vengeance. Je crie : En voilà assez !

  1. La population de la France a cessé d’augmenter. Son énergie morale diminue tous les jours. La chair à canon va lui faire défaut, et elle s’en plaint ; elle ne déplore pas l’absence de caractères, qui lui manquent bien davantage. Les êtres d’âme virile, doués d’une volonté clairvoyante et tenace qui sait se choisir un but et faire tous ses efforts pour l’atteindre, – les individus, en un mot, – sont rares en France. Quand ils existent, leur situation n’est pas enviable. Je dirais même qu’ils sont fort à plaindre, si je ne savais qu’ils ont le mépris de la pitié et qu’ils refusent d’être plaints. La France a la haine de l’homme qui pense par lui-même, qui veut agir par lui-même, qui n’a pas ramassé ses idées dans la poubelle réglementaire et qui fait fi des statuts des coteries abjectes que patente la sottise envieuse. Cet homme est marqué au front, dès qu’il se montre, d’un signe à la vue duquel tout le monde s’écarte. C’est un pestiféré. Un pestiféré pour lequel il n’y aura pas même d’hôpital. Il faut qu’il disparaisse, et le plus vite possible. Quelquefois il a la vie dure ; quelquefois il parvient, en dépit de tout, à atteindre presque son but, à obliger la foule imbécile à le regarder ou à l’écouter ; mais i1 est trop tard. Les temps d’épreuves, les années de misère ont fait leur œuvre ; et, en même temps que le succès, voilà le corbillard qui arrive. Car il ne faut pas que l’individu puisse vivre ; il ne faut pas qu’il donne au monde ce qu’il était venu pour donner, il ne faut pas qu’il trouble le sommeil ou la digestion de la tourbe ignoble qui règne ; et, bien moins, qu’il puisse décider la horde d’esclaves qu’elle asservit à écouter ses paroles de révolte ; – ou plus dangereux encore – à contempler ses chefs-d’œuvre. Il faut qu’il crève. Il crève
  2. C’est une chose laide, un vaincu. L’être qui porte au front le stigmate de la défaite, quels qu’aient été sa bravoure dans le combat et ses efforts vers la victoire, n’est pas beau à contempler. Il a perdu, au moins momentanément, l’estime de lui-même et la confiance en soi qui sont la marque de l’individu libre ; s’il put échapper à l’esclavage matériel, la servitude morale pèse sur lui, l’enserre, l’étreint ; et il cesse d’être un homme, oui, pour devenir une chose Pourtant, lorsque le vaincu a le courage de comprendre qu’il a mérité son sort et de l’accepter, de boire d’un coup l’amertume de la défaite et de renoncer franchement aux représailles ; – ou bien quand, silencieusement, sans forfanterie et sans bravades, il se met à réparer ses forces et forge, des débris de l’épée que le vainqueur a rompue dans ses mains, l’arme qui doit faire sortir de la revanche une existence nouvelle ; lorsqu’il se résout à n’élever le front et la voix que le jour où il pourra lever aussi ses deux poings armes et s’avancer vers l’ennemi triomphant ; alors, le vaincu perd de sa hideur ; une certaine fierté brille dans son œil que le malheur a terni, et il peut y avoir quelque noblesse dans la résolution muette de son geste. Il est encore presque un homme.
    Mais, lorsque le vaincu travestit ses revers en victoires morales, lorsqu’il se fait un manteau de théâtre du haillon de drapeau qui lui fut laissé, lorsqu’il prend des poses, crane, parade, provoque, rentre dans son trou au premier signe de danger, en sort plus insolent que jamais, braille, brait, aboie, jappe, insulte, menace, disparaît pour reparaître et pour faire la roue : alors, le vaincu n’est pas seulement une chose laide : c’est une sale et méprisable chose – c’est une ordure.
  3. On a cru et déclaré pendant longtemps, et l’on répète encore, que le meilleur moyen d’apporter un remède aux imperfections de l’état présent, est d’éclairer le peuple. Le journal et l’école parurent, et paraissent encore à beaucoup, des instruments efficaces de régénération sociale. Que le journal et l’école aient une influence sur l’esprit général, n’est pas niable ; que cette influence soit féconde est matière à discussion. Le journal, par exemple, aide surtout les gens a ne point penser par eux-mêmes, leur mâche des opinions qu’ils avalent sans examen, les emplit de préjugés et les sature d’inconsciente hypocrisie. Je ne voudrais pas dire que le journal, en France, est devenu un simple organe de publicité au service de la basse politique, du mercantilisme et du jeu. Ce serait aller trop loin – ou pas assez. – Les journaux qui expriment des idées, qui défendent des idées, sont rares en France. Il y en a un, au moins; peut-être même deux ou trois ; mais je n’en suis pas sûr. Il en existe quelques autres qui, par probité ou par habitude, persistent à tenter d’exposer des convictions, et parviennent quelquefois à passionner le lieu commun ; ils exposent, avec une bonne foi poussiéreuse, des truismes à renversement qu’ils prennent pour des idées générales, et qui ne font de mal à personne. Ils vont ainsi leur petit bonhomme de chemin, lâchant de temps en temps, au milieu de l’indifférence désordonnée du public, des escouades de pensées honnêtes, tres honnêtes, trop honnêtes, qui n’apprennent rien (mais ne font rien oublier), et qui vont à pied – au pas du style.
  4. La joie de l’esprit indique sa force. Emerson.
    Malgré l’effroyable misère qui l’accable, le peuple a su conserver dans son esprit une gaieté qui contraste avec la solennité lugubre et creuse de la bourgeoisie. C’est peut-être en ce fait que se trouve la meilleure raison d’espoir pour l’avenir. La bourgeoisie française, la plus féroce, la plus hypocrite, la plus ignorante du monde entier, est aussi la plus triste. Elle est triste d’une tristesse lourde, épaisse, grossière, comme produite par des digestions mauvaises, encombrée de cauchemars ; tristesse de maraudeurs repus et couards, qui sentent les remords de la ripaille volée leur monter dans la gorge avec les éructations ; tristesse de pénitents roublards et timorés, incrédules et superstitieux, auxquels la fatigue de l’orgie donne l’envie du jeûne, et la pensée du jeûne le goût sadique de l’orgie ; tristesse sentencieuse, tremblotante, gluante, qui poisse jusqu’à la misérable contrefaçon de gaieté qui sert à l’entretenir, bien plus qu’à la combattre. Gaieté fausse, nauséabonde, écœurante ; dont le ricanement grince ainsi que la serrure d’une cassette longtemps enfouie dans une fosse ; dont les hoquets ressemblent aux refoulements des pompes nocturnes. Ah! cette gaieté ! La lamentable et puante chose !… Cette gaieté-là-là-là, complément indispensable de l’incurable consternation qui pèse sur la bourgeoisie française, lui fut fournie, depuis fort longtemps, par les charcutiers de la farce et les marmitons de l’anecdote, coquins sans style et sans esprit qui sont classés comme grands hommes. Leur réputation dure, soigneusement entretenue, replâtrée, repiquée, de temps en temps reprise en sous-œuvre
  5. Rien n’est plus misérable que la fureur aveugle et fiévreuse avec laquelle les foules cherchent à détruire en elles les sources d’énergie, ou à en détourner le courant, à lui donner des directions fausses, nuisibles et ridicules. Il est certain qu’elles obéissent, en agissant ainsi, à la voix des mauvais apôtres qui les empoisonnent de leurs prédications, mais elles y trouvent aussi un pitoyable plaisir. Elles échappent ainsi à elles-mêmes, aux appels d’une indépendance qui les terrorise parce qu’elle leur donnerait des responsabilités. Elles échappent ainsi à la pression des faits multiples qui, en élargissant le champ d’action de l’homme, le rapproche de plus en plus d’un bonheur qui ne lui paraît pas fait pour lui. On peut tout dire d’un mot : ces civilisés ont peur de la civilisation.  Qu’est-ce que la civilisationÊ? C’est la mise en œuvre de toutes les possibilités de destruction et de création, c’est-à-dire d’action, qui tendent au développement complet et au bien-être de l’existence humaine. C’est la reconnaissance de ces deux faits indiscutables : nous sommes des hommes ; nous habitons une planète qui s’appelle la Terre.  Il n’y a que deux états possibles à l’homme : l’état de barbarie et l’état de civilisation. Il n’existe point d’état intermédiaire. Le sauvage qui n’a encore mis à son service que quelques agents naturels; qui n’a créé que quelques instruments; qui n’a entre ses mains qu’un nombre réduit de possibilités; mais qui n’en néglige, n’en déforme et n’en supprime aucune – à commencer par la plus grande de toutes, I’existence humaine, à laquelle la terre confie les germes de l’avenir – ce sauvage-là-là est un civilisé. Le civilisé qui a entre ses mains un grand nombre de possibilités, mais les déforme ou refuse de s’en servir ; qui n’a ni la compréhension, ni le respect de l’existence humaine ; qui a laissé s’établir et se fortifier des institutions néfastes dont le seul rôle est de s’opposer à son libre développement physique, à l’essor audacieux de sa vie morale – œ civilisé est un barbare-. L’usage fait par ce civilisé de ses facultés et des découvertes qui se succèdent tous les jours, est dérisoire. Le nombre d’existences humaines et animales sacrifiées sans trêve à son imbécillité est effrayant. Les institutions dont sa sottise a permis la création et que sa lâcheté persiste à conserver, sont sanguinaires, dévoratrices d’hommes.
  6. C’est une fameuse camisole de force, que l’apathie. La France en fait l’épreuve. Si elle s’etait donné la peine, il y a longtemps déjà, d’exercer l’esprit critique dont elle n’est pas complètement dépourvue, quand elle veut ; si elle avait refusé d’accepter les opinions toutes faites et d’avaler les sentiments tout mâchés ; si elle avait eu le faible courage, seulement, non pas même de raisonner mais d’avouer franchement ce qu’elle voyait ce qu’elle était forcée de voir ; elle n’aurait pas connu la situation dans laquelle elle se trouve aujourd’hui – situation terrible ; qu’elle soupçonne, mais ne veut même pas se donner la peine de regarder en face. Elle est conduite à l’abîme, elle y sera conduite, par des gens dont le plus grand, le plus épouvantable défaut, est d’être des imbéciles ; tous leurs autres vices, si énormes qu’ils soient, ne sont rien à côté de celui-là ; elle est conduite, elle sera conduite à l’abîme les yeux grands ouverts, mais trop molle, trop flasque pour résister. Sa débilité d’esprit et de cœur est indicible. Ses emballements sont factices. Ses enthousiasmes sont superficiels, proviennent de causes extérieures, quelconques ; n’affectent pour ainsi dire, que l’épiderme.
  7. Si les Français vénéraient la Bible, ou du moins s’ils la lisaient, ils y trouveraient bien des passages qui pourraient les intéresser et leur être utiles. Ils apprendraient que la chose la plus indispensable à l’homme, c’est le caractère, qui lui permet de penser librement, d’avoir des idées à lui, et d’agir d’après ces idées ; que la force consiste moins dans la longueur de l’épée qui vous pend au côté que dans l’énergie qui vous vibre au cœur ; qu’il est mauvais de se prosterner devant des images taillées et des idoles vivantes ; qu’il faut avoir confiance en soi-même, et non dans les alliances, qui sont toujours douteuses– qu’il ne faut ni opprimer, ni subir l’oppression– et qu’on doit haïr le mensonge, l’iniquité et les simulacres. Il y a beaucoup de belles choses écrites dans la Bible ; et beaucoup de belles choses, aussi, qui n’y sont point écrites et qui y sont tout de même. Mais il faut faire un effort pour les comprendre. Et un effort est impossible quand on a été poussé au sommeil peuplé de cauchemars, à coups de fouet, par le soudard qui garrotte les instincts pour estropier l’indépendance, et par le prêtre qui pervertit l’entendement afin d’étouffer la conscience.
    Les Français sont descendus à croire que l’apathie armée, c’est la force. Ils ont fait litière de leur volonté. La vanité, la suffisance, leur en tiennent lieu. Ils se sont institué, gratuitement, le centre de tout, le point de comparaison dont ils rapprochent tout, le modèle sur lequel ils prétendent tout régler ; et la hauteur dont ils font preuve n’est qu’une nuance de la bassesse. Car ils se sont résignés à n’exister plus par eux-mêmes, à n’être quelque chose que par les impôts qu’ils payent et les exactions qu’ils subissent. Ils sont unanimes, ou peu s’en faut, dans l’acceptation de la servitude. Ils ne sont pas les seuls, certes, qui soient trompés par les gouvernements exploiteurs de peuples ; mais ils sont les seuls qui demandent à être trompes. Ils ne rejettent point la liberté par défaut de lumières, mais par orgueil bête et aveugle, par veulerie tenace, par parti pris de stagnation. Le sentiment de la personnalité humaine comprimée, qui cause tant de douleur aux êtres forts, n’est plus une source de souffrance pour eux. Le sens moral, qui est le sens de l’action, leur manque. Ils ne savent plus ce que c’est qu’un acte ; ils en sont aux agissements. Et l’on dirait que la seule chose entière qui reste en eux, c’est cette rage interne, cachée dans les plus noirs replis de l’amour-propre, qui soulève en secret l’être ignorant, pusillanime et pervers contre tout ce qui vaut mieux que lui. La défaite trempe le caractère d’une nation, ou le brise.
  8. Il faut que la France soit forte. Par conséquent, il faut qu’elle se vautre, dans la boue et dans les crachats, devant l’incarnation de la force brutale mise au service du pouvoir de l’argent. Il faut que la France soit forte. Par conséquent, il faut qu’elle fasse abnégation de sa volonté et de sa liberté ; il faut qu’elle renonce à tout espoir d’amélioration et de bien-être ; il faut qu’elle accepte silencieusement, et même avec joie, les plus inutiles des épreuves ; il faut qu’elle se courbe sans murmurer sous la plus dure des servitudes, qu’elle subisse la pire des tyrannies, la tyrannie anonyme. Il faut que la France soit forte. Par conséquent, il faut qu’elle se prive non seulement du superflu mais même du nécessaire ; il faut qu’elle se laisse pressurer, broyer, chair et âme, sous la meule tricolore ; il faut qu’elle soumette ses pensées à l’estampille officielle, qu’elle fasse matriculer ses haines et mettre en carte ses sympathies ; il faut qu’elle se saigne aux quatre veines pour verser les millions et les milliards dans la gueule toujours ouverte du monstre qui la gruge. Il faut cela, pour que la France soit forte. Il faut qu’elle souffre, qu’elle trime, qu’elle turbine, qu’elle truque, qu’elle ahanne et qu’elle crève et qu’elle paye, paye, paye !
    C’est pour cela – pour que la France soit forte – que tout ce qui constitue la valeur vraie d’une nation a été sacrifé à de honteuses impostures.
  9. Les Français, en général, sont fort satisfaits de leur état actuel, et le croient digne d’envie. Quelque chose, un sentiment secret, les avertit sourdement de leur impuissance ; mais, malgré tout, ils sont convaincus qu’ils dirigent le monde ; au moins moralement. À part de rares exceptions, ils ne s’intéressent à rien en dehors du cercle restreint de leurs préoccupations routinières ; leur horizon intellectuel est limité par l’Ambigu, le Vaudeville, le Sacré-Cœur et la Bourse. Ils s’imaginent ingénument que l’univers est circonscrit par les mêmes bornes. Paris étant, comme ils disent, le cœur et le cerveau de la France ils en concluent qu’il doit être, nécessairement, le cœur et le cerveau du monde – la Ville-Lumière. – On les étonnerait démesurément en leur disant que cette lumière pourrait être mise pendant fort longtemps sous le boisseau sans que le globe en souffrît, et même s’en aperçut; on les surprendrait davantage encore en leur apprenant qu’au point de vue de l’étroitesse d’esprit, du bourgeoisisme, du culte du lieu commun et de la médiocrité, aucune grande ville étrangère ne pourrait lutter avec Paris. On les scandaliserait en leur prouvant – ce que j’ai l’intention de faire ici – que presque toutes leurs opinions sur eux-mêmes sont absolument injustifiées, et que la place qu’ils assignent à leur pays n’est point du tout celle qui lui revient en réalité.
    Pour eux, en effet, s’il est une chose qu’on ne peut mettre en doute, c’est que la France est le foyer du progrès, le pivot du monde intellectuel ; qu’elle occupe, à la tête des nations, une situation privilégiée que rien absolument, ne peut entamer. Ni les vexations de toute nature, indignes d’un peuple libre, qu’ils subissent à l’intérieur avec leur plus gracieux sourire, ni les camouflets de toute espèce qu’ils reçoivent sans interruption à l’extérieur, et qu’ils collectionnent religieusement, ne réussissent à les détromper. Sur d’autres sujets leurs opinions varient…  Et varient ? On peut dire qu’au fond ils sont unanimes, ou peu s’en faut, dans la compréhension des choses. La diversité des convictions n’existe qu’à la surface, les dissensions sont factices. Sur ce qu’ils appellent les principes fondamentaux de leur état politique et social, ils sont tous d’accord, et d’un parti à l’autre il est impossible de découvrir de différence réelle. Écartez les mots, balayez les phrases, ne tenez compte que des faits ; et vous vous apercevrez qu’il y a entente parfaite entre les diverses fractions du corps politique, du corps électoral français. Tous les partis, tous les groupes que créa l’ambition des politiciens, bien plus que la force des circonstances, ont tour à tour exercé le pouvoir. Par quels actes peuvent-ils se différencier les uns des autres ?  La seule politique que veuille la France, c’est une politique incolore insipide, flasque; elle est prête à payer n’importe quoi pour avoir cette politique-là; et elle paye, et elle l’a. Moyennant quoi, elle peut dormir et, entre deux sommeils, se trémousser quelque peu afin de donner aux autres et surtout à elle-même l’illusion d’une agitation féconde.
  10. Rien hélas n’a éclairé la France ; rien ne peut lui ouvrir ies yeux ; elle persiste à ne rien voir. Son histoire passée, dont elle ne consent à lire que des contrefaçons honteuses, ne lui donne aucune indication sur son avenir, ne lui montre point la route qu’elle devrait suivre dans le présent Les yeux fixés sur un mirage qui sans cesse se recule, disparaît, et ne reparaît que pour s’évanouir encore, elle semble vivre dans une atmosphère étouffante et viciée qui enlève jusqu’à la possibilité même des compréhensions nettes et jusqu’au désir de l’énergie. On dirait que sur cette nation, la pénétrant par tous ses pores, plane l’odeur suffocante et putride de la défaite, pareille à un cadavre mal enfoui que la terre rejette, boursouflé et pourri, et dont les miasmes pestilentiels viennent empoisonner les vivants.
  11. Nos monuments où flotte leur bannière semblent porter le deuil de ton drapeau.
  12. La France n’aime à laisser vivre -et à faire vivre- que les ignorants et les charlatans. L’histoire d’aucun pays, même aux heures les plus sombres, n’offre une pareille collection de nullités et de fripouilles.
  13. Il faut se défier des vertus du lyrisme ; ses feux d’artifice aveuglent, empêchent de discerner ce qu’il importe qu’on voie clairement.
  14. En France, ce qu’il y a de plus national, c’est la vanité. Balzac
  15. Il n’y a rien de plus terrible que de voir l’ignorance agissante. Gœthe
  16. Il n’y a là nulle exagération. Paris sait quels fangeux gredins il a pour maîtres. La province sait que Paris n’est que la caverne des filous qui l’escroquent, avec des clowns devant l’entrée pour faire le boniment, et des putains dans l’arrière-boutique pour activer le service.
  17. Cette misérable classe d’êtres humains, tellement écrasés sous le poids de leurs fardeaux qu’ils n’ont même pas le temps de souffrir comme des hommes, pas le temps d’avoir une idée, de rassembler leur énergie. Ce sont des esclaves inconscients de leur servitude. Herzen
  18. Les hommes sont si bêtes qu’une violence répétée finit par leur paraître un droit. Helvétius  .
  19. Non seulement ces sacripants sont lugubres, plats, et d’une répugnante saleté morale, mais ils sont dépourvus de la plus simple notion de goût. Ils sont même arrivés, sous des prétextes idiots et mensongers de nécessités commerciales, à éliminer des productions françaises le goût dont les avait marquées si longtemps l’intelligence du peuple.
  20. Car les français, manquant généralement d’esprit critique, portent leur effort vers l’immuable et l’universel. Leur idéal doit être très haut, à ce qu’ils croient, dégagé de toutes relations contingentes, et d’une permanence indubitable. Ils tirent plutôt des horoscopes que des conclusions. Ils vont jusqu’à tourner des faits réels en utopies, par manque de raison historique et pratique.
  21. Voici la suprême conclusion de la sagesse : celui-la seul gagne pour lui-même la liberté et la vie qui résout de les conquérir chaque jour. Gœthe
  22. Il faut prendre en considération, en effet, les habitudes de plus en plus casanières du peuple français ; le peu d’intérêt qu’il porte à ce qui se passe au-delà de ses frontières ; et l’ennui, la fatigue terrible que lui cause l’étude même superficielle des questions qui l’intéressent directement.
  23. Quelque -uns affirment que ce sont des coquins, et il y a du pour. D’autres assurent que ce sont d’honnêtes gens, et il y a du contre. Vous voyez que je cherche à être impartial ; et je n’en dirai pas davantage.
  24. Empêcher les français de porter leur esprit et leurs efforts vers des réalités, les abêtir de dissertations ridicules et de protestations stupides, les énerver par un système d’injures continuelles et de diffamations perpétuelles, les hypnotiser dans leur veulerie par l’exposé menteur de réformes imbéciles…

Notre regard qui manque à la lumière – Gutsave Thibon (1970)

 

Mots choisis – sélection d’aphorismes


  1. Je me réjouissais tout à l’heure de voir l’homme assez dépouillé de lui-même pour n’avoir plus de recours qu’en Dieu. Mais je me demande à d’aiutres instants s’il lui reste assez de substance humaine pour que le divin puisse s’y greffer. Le viol généralisé des rythmes de la nature et de la vie, l’effacement progressif des différences et des hiérarchies, l’individu transformé en grain de sable et la société en désert ; la sagesse remplacée par l’instruction, la pensée par l’idéologie, l’information par la propagande, la gloire par la publicité, les mœurs par les modes, les principes par des recettes, les racines par des tuteurs ; l’oubli du passé stérilisant l’avenir ; la disparition de la pudeur et du sentiment du sacré ; la machine rejaillissant sur l’âme et la recréant à son image – tous ces phénomènes d’érosion spirituelle alliés à l’orgueil prométhéen de nos conquêtes matérielles ne risquent-ils pas de nous conduire jusqu’à ce degré d’épuisement dans les choses vitales et de suffisance dans l’artifice au-delà duquel la pitié de Dieu assiste, impuissante, aux déchéances de l’homme ?
  2. • A mesure que nous avançons dans la vie, nos certitudes diminuent en nombre et en précision, mais elles croissent en profondeur, en intimité, en certitudes. Elles sont de plus en plus sûres et de moins en moins communicables.
  3. Maturité. On sait moins de choses, mais on en devine davantage. L’esprit se borne souvent à poser des questions, mais à un niveau infiniment plus profond que celui auquel il croyait jadis les résoudre. On passe de la fausse lumière de la connaissance artificielle au demi-jour de la connaissance intuitive.
  4. Redimere tempus. L’unique noblesse de l’homme, la seule voie de salut tiennent dans ce rachat du temps par la beauté, la prière et l’amour. Hors de là, nos désirs, nos passions, nos actes ne sont que « vanité et poursuite du vent », remous du temps que le temps dévore. Tout ce qui n’est pas de l’éternité retrouvée est du temps perdu.

Avant-propos

Comment parler aux hommes? demandait Saint· Exupéry juste avant d’entrer dans le silence éternel. C’est le tourment de tout homme qui écrit, non pour assembler des mots ni même pour répandre des idées, mais pour partager avec ses frères une vérité et un amour plus vivants en lui que lui-même: où sont les paroles qui atteignent l’être dans sa source, comment trouver les mots qui mènent au-delà des mots?
Et d’abord, qu’est-ce que l’homme? Une chose qui pense et qui aime èt, en même temps, qui va mourir et qui le sait. Peu importe qu’il s’évertue à l’oublier et qu’il se fasse un bandeau de toutes les apparences: l’oeil de l’âme ne s’aveugle pas comme l’oeil du corps, et il le sait tout de même. C’est son unique certitude, la seule promesse qui ne faillira point et le paradoxe d’une vie dont la suprême vérité est dans la mort. Nous mourrons, moi qui parle et vous qui m’écoutez – et toute parole entre nous est vaine qui n’a pas d’écho dans cette ultime enceinte de l’âme où règne déjà la mort immortelle. Seule a un sens, parmi le tapage du monde, la voix solitaire qui sait réveiller dans l’homme le Dieu endormi.
Non pas seulement le Dieu qui dort, mais le Dieu qui rêve, le Dieu qui se cherche à tâtons, parmi les ombres qui l’aveuglent et les fausses lumières qui l’éblouissent.
Quoi qu’il fasse et quoi qu’il désire, qu’il se cramponne au passé ou qu’il coure vers l’avenir, qu’il se cherche ou qu’il se fuie, qu’il se durcisse ou qu’il s’abandonne, dans sa vertu comme dans son péché, dans sa sagesse comme dans sa folie, l’homme n’a qu’un voeu et qu’un but: échapper au filet du temps et de la mort, franchir ses limites, être autre chose qu’un homme. Sa vraie demeure est un au-delà, sa patrie réside en dehors de ses frontières. Mais son malheur veut – et là gît le noeud de cette perversion que nous appelons erreur, péché ou idolâtrie – que, trompé par des apparences et cherchant l’éternel au niveau de ce qui passe, il s’éloigne encore davantage de cette unité perdue, de cette perfection entrevue en songe.
Il faudrait montrer aux hommes de quelle réalité divine leur rêve est le pressentiment et le tombeau. Leur faire sentir que la faim de Dieu nourrit ce qu’ils croient être le plus étranger au divin: leurs démarches quotidiennes, leurs passions terrestres, leur matérialisme même, car la matière n’a de valeur que comme signe de l’esprit. En réalité, tout le monde cherche Dieu puisque tout le monde demande à la terre ce que la terre ne peut pas donner, tout le monde cherche Dieu puisque tout le monde cherche l’impossible. Si la lumière se fait, si le réveil se produit, tous les quiproquos du rêve s’évanouissent et chaque chose reprend sa vraie place dans la clarté retrouvée. Les idoles mêmes cessent d’être des idoles en devenant transparentes: le voile traversé par la lumière n’est plus un voile; la simplicité du regard abolit le dualisme entre le temps et l’éternité.
Si la suprême valeur de l’homme est dans le dépassement de l’humain et dans l’aspiration, formulée ou tacite, vers l’être ineffable qu’un Père de l’Eglise grecque appelle « l’Au-delà de tout », notre siècle ne m’apparaît pas indigne du baiser de l’éternité. Jamais peut-être encore l’homme ne s’était senti aussi mal à l’aise dans ses limites: comme il a désintégré les atomes, il a fait éclater en lui toutes les dimensions de l’humain; il s’est tellement vidé de son équilibre naturel et de ses assurances terrestres qu’il ne peut plus être retenu sur la pente du néant que par le contrepoids de l’absolu. C’est le grand signe de notre temps que la révélation de l’inanité des compromis, des demi-mesures, des vertus utilitaires et ornementales; le dilemme: Dieu ou rien ne se présente plus comme un thème de dissertation philosophique ou d’envolée oratoire: il a pénétré jusqu’au noeud de notre chair et de notre âme, il se pose avec l’urgence d’une manoeuvre de sauvetage à bord d’un navire en perdition.
Cette manoeuvre est si simple qu’elle défie tous les mots. Il suffit d’ouvrir les yeux jusqu’à l’âme et de se laisser pénétrer par l’évidence. Je n’apporte ici aucune recette nouvelle, aucune formule originale dans l’art du salut: pauvre en réalité de tout ce qui manque à l’homme et riche en puissance du bien infini que Dieu offre à tous, je ne m’excepte ni de la commune misère ni de la commune espérance, et je ne me sens aucun privilège pour révéler aux autres le secret qu’ils portent en eux: mon unique ambition est d’inviter ceux qui me liront à faire coïncider leur regard avec cette goutte de lumière éternelle qui est le vestige et le germe de Dieu dans l’homme. Car la mort – le seul avenir exempt de mensonge – nous attend, suivant l’altitude de nos voeux, comme une fiancée ou comme un bourreau, et rien ne subsistera, de tous les mouvements de notre âme, que notre participation à ce qui, n’étant pas engendré par le temps, ne mourra pas avec lui. Chronos ne dévore que ses propres enfants.
Ce souci du bien nu et transcendant m’a peut-être rendu parfois trop sévère pour certaines valeurs temporelles qui répondent à d’indiscutables nécessités, mais que l’idolâtrie des hommes transforme sans cesse en refuges contre l’infini. Je veux parler non seulement des innombrables conformismes moraux et sociaux, mais de toutes les vertus humaines qui ne cachent pas au fond d’elles-mêmes je ne sais quelle amertume d’exil et le germe de leur propre dépassement. Et que dire des idoles qui appartiennent spécialement à notre siècle et qui captent la sève religieuse encore plus près des racines: le conformisme du non-conformisme qui fait de la révolte un esclavage et de l’évasion une prison, le mythe du progrès et du « sens de l’histoire » qui noie l’éternité dans le flot du temps, le mythe du social qui est la négation et l’ersatz de la charité?
Je me réjouissais tout à l’heure de voir l’homme assez dépouillé de lui-même pour n’avoir plus de recours qu’en Dieu. Mais je me demande à d’autres instants s’il lui reste encore assez de substance humaine pour que le divin puisse s’y greffer. Le viol généralisé des rythmes de la nature et de la vie, l’effacement progressif des différences et des hiérarchies, l’individu transformé en grain de sable et la société en désert; la sagesse remplacée par l’instruction, la pensée par l’idéologie, l’information par la propagande, la gloire par la publicité, les moeurs par les modes, les principes par des recettes, les racines par des tuteurs ; l’oubli du passé stérilisant l’avenir; la disparition de la pudeur et du sentiment du sacré; la machine rejaillissant sur l’âme et la recréant à son image – tous ces phénomènes d’érosion spirituelle alliés à l’orgueil prométhéen de nos conquêtes matérielles ne risquent-ils pas de nous conduire jusqu’à ce degré d’épuisement dans les choses vitales et de suffisance dans l’artifice au-delà duquel la pitié de Dieu assiste, impuissante, aux déchéances de l’homme?
Mistral, dans un éclair prophétique, parle quelque part des « vessies qui s’enflent et des mamelles qui tarissent ». Le mot dit tout. Devant ces multitudes humaines arrachées au sein maternel de la nature et qui, nourries de fumée, ont perdu jusqu’au désir des vraies nourritures, je me retourne avec une nostalgie angoissée vers la santé biologique, les vertus élémentaires, les traditions éprouvées – tout ce qui représente la vie, même sous ses formes les plus inférieures – cette vie que la grâce brise et retourne, mais dont elle a besoin comme le laboureur de la terre qu’il tourmente afin de lui confier la semence. La « dégradation du vivant en mécanique » dont parlait Bergson, nous la voyons s’accomplir sous Notre regard qui manque à la lumière 13 nos yeux avec une ampleur et une accélération qui relèvent de la mécanique plus que de la vie: elle triomphe dans l’élaboration de ce type d’humanité anonyme, fait d’imagination passive et d’intelligence désincarnée, que nous appelons l’homme des foules – ces foules au sein desquelles des individus qui ne ressemblent à rien se ressemblent tous. Chaque époque produit des oeuvres qui sont le reflet de son âme: nous en sommes au stade de la machine à penser. Ne serait-ce pas, pour les psychotechniciens et les spécialistes du « viol des foules », le prototype idéal de l’humanité future? Or Dieu est la vie – et le vivant se greffe sur le vivant et non sur le mécanique.
Mais comment ouvrir les hommes à cette dimension divine qui, en leur donnap.t l’infini, les guérit de la démesure? J’ai souvent ouï dire que les recettes de l’apologétique classique ne répondaient plus ou goût d’aujourd’hui. Faut-il en inventer de nouvelles, plus adaptées à la sensibilité contemporaine et qui soient comme des modulations du « dernier cri» de la mode? La mode passe si vite qu’on s’essouffle en vain à la suivre. C’est de l’altitude qu’il faut prendre et non de l’avance; ce n’est pas en collant servilement à ce qui passe, mais en s’élevant vers ce qui demeure qu’on répond le plus profondément aux besoins de l’homme moderne qui, sous les oripeaux éphémères de l’actualité, restent les besoins de l’homme éternel. « Le sage, disait Nietszche, ne doit pas faire chorus avec son temps, il ne doit même pas savoir comment on fait chorus. »
C’est en grattant la pierre et non en passant une nouvelle couche de peinture sur le vieil enduit qui s’écaille qu’on restaure un édifice. De même, c’est l’homme éternel qu’il faut retrouver et émouvoir dans l’homme moderne. Peu importent les formules – et les mots les plus nus sont ici les mieux entendus – pourvu qu’on l’atteigne au vif de sa blessure et de sa solitude, au point d’articulation de l’espérance et de l’impossible. – Le mot Dieu – ce mot 14 Notre regard qui manque à la lumière qui ne dit plus rien parce qu’il dit tout – est comme ces signes sténographiques polyvalents qui s’éclairent par leur contexte, et le contexte ici, c’est l’expérience de la misère de l’homme. Cet homme moderne, avant de lui parler de Dieu, il faut l’amener à prendre conscience du néant et du mensonge de tout ce par quoi il essaye en vain de remplacer Dieu. Lui découvrir, suivant le mot de sainte Thérèse, que son désir est sans remède. Ce désir là doit être pris pour une réalité. Il est plus vrai que tous les objets dont il fait sa proie. Et il suffit qu’il soit reconnu comme tel pour qu’il mène à Dieu. Le diagnostic indique le remède. Dénuder la soif, c’est montrer la source.
Il serait plaisant qu’un philosophe de la transcendance refusât d’être transcendé lui-même. Mon désir est moins d’apporter un enseignement que de susciter un dialogue. Je ne suis pas un de ces « maîtres à penser» dont l’autorité, repoussant toute discussion, impose son joug et ses limites à la pensée des autres. Si j’ambitionnais une maîtrise, ce serait plutôt celle qui consiste à faire penser. Et pas nécessairement dans le sens où je pense moimême. Je préfère une contradiction vivante à une approbation morte. « On n’a que peu de reconnaissance pour un maître quand on reste toujours disciple », disait Nietzsche avec cette suprême humilité de l’brgueil terrassé par la vérité inaccessible. Les orthodoxies privées m’inspirent autant de crainte que de pitié: elles trahissent d’abord, en congelant ce qui doit rester une source, la pensée où s’accroche leur servile fidélité. Il m’importe d’être dépassé plutôt que d’être suivi. La vraie influence ne consiste pas à modeler du dehors l’esprit d’autrui à notre image, mais à réveiller en lui l’artiste latent qui sculptera de l’intérieur une statue imprévisible à notre pensée et peut-être étrangère à nos voeux.
On sait, depuis Socrate, que la philosophie est l’apprentissage de la mort. Cette perspective n’apparaît funèbre qu’à ceux qui voient les choses à l’envers. Si la mort mûrissait dans nos âmes comme elle mûrit dans nos corps, nous irions vers elle comme la fleur s’ouvre à la lumière et la vie d’ici-bas, loin d’être assombrie par son approche, baignerait déjà dans un rayonnement transfigurateur. Car les choses du temps sont perméables à l’éternité et Dieu, qui est l’au-delà de tout, est aussi présent à tout. Je ne me lasserai jamais de citer un des mots les plus sauveurs qu’aient jamais prononcés des lèvres humaines: celui de sainte Catherine de Sienne répondant à quelqu’un qui se plaignait d’être écrasé par les tâches temporelles: « C’est nous qui les rendons temporelles, car tout procède de la bonté divine. » En fait, le conflit entre la terre et le ciel n’existe qu’au niveau de notre aveuglement. Ce n’est pas la lumière qui manque à notre regard, c’est notre regard qui manque à la lumière. Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu. Et ils le verront partout puisqu’il est partout. Les choses du temps se présentent d’abord à nous comme une illusion et une épreuve: l’illusion dissipée, l’épreuve surmontée, elles nous révèlent leur côté éternel, leur sens divin. Le monde retrouve dans l’âme des saints l’unité sacrée de son origine: Dieu y règne, suivant le mot de l’Evangile, sur la terre comme au ciel. Hors de cette rédemption, l’existence temporelle n’est qu’écoulement absurde et pâture de mort. C’est le sens de la phrase qui conclut et qui résume ce livre: Tout ce qui n’est pas de l’éternité retrouvée est du temps perdu.

30 mars 1955, Saint-Marcel-d’Ardèche.

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